Venez derrière moi !
Frères et sœurs, sommes-nous prêts à répondre aux appels du Christ ? En ce jour où débute officiellement le Concile provincial sur le catéchuménat, rendons grâce pour tous ceux et celles qui lui répondent positivement. Mais n’oublions pas que le Christ ne cesse de nous lancer des appels, à nous tous ! Il le fait comme avec les premiers disciples au bord du lac, au cœur de notre vie quotidienne. Il est « la lumière du monde » (Jn 8,12) et il est venu s’adresser à ceux qui vivaient dans les ténèbres de l’ignorance : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi » (1° lect.) C’est pourquoi Jésus « quitta Nazareth et vint habiter à Capharnaüm, ville située au bord du lac ». Il ne part pas évangéliser d’abord la terre sainte par excellence, la Judée dans laquelle se situe Jérusalem, mais un territoire peuplé d’une multiplicité de races, de cultures et de religions, qui avait mauvaise réputation. Et très vite, après qu’il « apprit l’arrestation de Jean », il choisit des Apôtres pour annoncer avec lui la bonne nouvelle. Mais avant même de les appeler pour participer à sa mission, il lance un appel préliminaire à tous : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. » La mission ne sera possible et ne portera du fruit que si nous sommes tournés vers Dieu, c’est-à-dire si nous rejetons d’abord les activités des ténèbres et nous laissons éclairer par Lui. Ensuite seulement Jésus appelle ses premiers Apôtres deux par deux, façon de nous faire comprendre que pour réussir nos propres missions, et pour que le monde croie, nous devons agir en communion les uns avec les autres. C’est aussi le message que lance Paul aux Corinthiens : « qu’il n’y ait pas de division entre vous » (2° lect.) et c’est celui que nous lance l’Eglise en cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens … Cherchons à comprendre comment nous pouvons entendre les appels de Dieu et y répondre comme l’ont fait les Apôtres, à l’aide d’un « mode d’emploi » en trois étapes : l’attention, le discernement, et la confiance.
La première étape est l’attention. Si nous sommes centrés sur nous-mêmes et nos préoccupations, le Seigneur aura beau nous appeler, nous ne l’entendrons pas. Dans l’église Saint Louis des Français à Rome, un tableau splendide du Caravage décrit l’appel de Matthieu. A l’extrême gauche du tableau, un homme compte l’argent. Il est tellement obnubilé par sa tâche qu’il ne voit même pas Jésus qui appelle Matthieu, son collègue publicain. Saint Augustin, dans ses Confessions, explique qu’il a été longtemps sourd aux appels de Dieu, jusqu’à ce que Celui-ci vainque sa surdité.
Dans notre monde saturé de bruits, d’informations et de sollicitations, l’attention est particulièrement difficile. Nous pouvons prier de façon si machinale que nous n’entendons pas ce que Dieu veut nous dire. Nous pouvons parler avec quelqu’un si distraitement que nous ne communiquons pas réellement. Nous pouvons être si éloignés de nous-mêmes que nous n’entendons pas notre propre corps qui nous appelle à prendre du repos ou de l’exercice. Nous pouvons nous promener dans la nature sans avoir les yeux ouverts sur sa beauté et ses enseignements. Nous pouvons écouter les infos quinze fois par jour sans le recul suffisant pour prendre la mesure des évènements… En ce dimanche de la Parole de Dieu, l’Eglise nous invite à nous mettre particulièrement à l’écoute de l’Ecriture. La lectio divina éveille notre attention envers Celui qui s’est révélé à nous dans l’histoire, et en même temps envers nos frères et sœurs de la terre à qui Il veut se révéler.
Le plus bel exemple d’attention, c’est la Vierge Marie. A Cana, elle dit à Jésus : « ils n’ont pas de vin » (Jn 2,3). Elle est attentive à Dieu, mais aussi aux hommes, comme une mère pleine de tendresse.
La deuxième étape de l’appel est le discernement. Lorsque nous sommes attentifs, nous entendons beaucoup d’appels, mais lesquels viennent de Dieu, lesquels viennent du diable et lesquels viennent du monde ? Auxquels de ces appels devons-nous répondre ? Il n’est pas toujours facile de répondre, notamment parce que le diable se cache en ange de lumière. « L’enfer est pavé de bonnes intentions » … Lorsque Dieu appelle, Il nous donne la paix et la joie. Par ailleurs, Il respecte notre liberté. Dans le tableau du Caravage, le doigt de Jésus pointe vers Matthieu, mais avec beaucoup de douceur, à la manière du Père que Michel-Ange a peint dans la Chapelle Sixtine, au moment où Il crée Adam : les appels de Dieu sont des re-créations. Mais se laisser recréer passe souvent par un combat intérieur car répondre aux appels de Dieu signifie aussi accepter de quitter certaines mauvaises habitudes et même certaines habitudes tout court, certaines sécurités…
La meilleure illustration de la difficulté du discernement est celle que nous a offerte Pierre, quelque temps après l’appel qu’il avait reçu au bord du lac de Galilée. Lorsque Jésus a demandé à ses apôtres « pour vous, qui suis-je ? », il a d’abord su se laisser éclairer par le Père pour répondre : « tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16,15-16). Mais quelques instants plus tard, lorsqu’il fait de vifs reproches à Jésus qui vient d’annoncer ses souffrances à venir et qu’il lui dit : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas », Jésus lui répond : « Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » (Mt 16,22-23)
Un bel exemple de discernement est celui de Paul, qui a su entendre l’appel de Dieu pour lui : « le Christ ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile » (2° lect.).
La troisième étape est la confiance. Il ne suffit pas de savoir qu’on est appelé par Dieu, il faut encore être capable de Lui dire « oui ». Cela n’est possible que si on Lui fait confiance. Comme l’écrit Edith Stein, « Dieu n’appelle jamais quelqu’un sans lui donner en même temps la force dont il a besoin pour Lui répondre ». Il ne se contente pas d’appeler, Il accompagne et Il forme celui qu’il a choisi, comme le font les bons patrons avec leurs employés ou les parents avec leurs enfants…
Nous pouvons admirer les apôtres, qui ont su renoncer à leurs familles et à leurs métiers pour suivre Jésus « aussitôt » qu’il les a appelés. Comment pouvaient-ils lui faire confiance ? D’abord parce qu’ils avaient entendu Jean inviter ses disciples à le suivre. Ensuite parce que deux d’entre eux l’avaient suivi et étaient restés une soirée avec lui, après qu’il leur ait demandé : « Que cherchez-vous ? » (Jn 1,38).
Cette confiance demande parfois de l’audace. A un moment donné, il faut se jeter à l’eau. Sainte Thérèse d’Avila, à propos de son départ de chez son père pour entrer au couvent, écrit dans son autobiographie que ses membres se détachaient les uns des autres, tant elle a dû se faire violence…
Frères et sœurs, la grande lumière qui s’est levée il y a 2000 ans sur le peuple qui marchait dans les ténèbres ne s’est pas encore propagée partout dans le monde, et beaucoup d’âmes marchent aujourd’hui encore dans l’obscurité. Notre monde multiculturel est un carrefour de nations, comme l’était la Galilée du temps d’Isaïe et du temps de Jésus. C’est pourquoi il nous appelle, comme les Apôtres au bord du lac. Seule notre conversion peut nous permettre d’être attentifs à sa voix, de la distinguer des voix des sirènes trompeuses et de le suivre dans la confiance. Seule notre conversion peut nous permettre de le suivre en communion les uns avec les autres. « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples » (Jn 13,35). Seigneur, que ton amour nous illumine et, par nous, illumine notre monde !
P. Arnaud