Qui nous fera voir le bonheur ?
Frères et sœurs, « qui nous fera voir le bonheur » (Ps 4) ? Notre société nous répond que le bonheur consiste dans le plaisir, le pouvoir, la richesse… Cette réponse-là est attrayante, comme les voix des sirènes qu’entendit Ulysse pendant son voyage vers Ithaque, mais elle est illusoire, elle ne conduit pas au véritable bonheur. Moïse, lui, a offert une meilleure réponse en montant sur le Sinaï et en transmettant ensuite à son peuple les dix paroles du Décalogue, qui nous offrent un commencement de liberté (St Augustin). Le respect de la Loi naturelle est une condition du bonheur. Mais le Christ, en montant à son tour sur la montagne, nous a offert la seule réponse qui peut nous permettre de parvenir à sa plénitude. Il appelle « heureux » les pauvres de cœur, les doux, les affligés, les affamés et assoiffés de justice, les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix, et même les persécutés pour la justice ou pour lui. Ces paroles peuvent d’une part nous surprendre voire nous rebuter, tant les comportements qu’elles dépeignent nous semblent loin du bonheur tel que nous le concevons spontanément. D’autre part, elles peuvent nous sembler quasi inaccessibles, si nous prenons conscience de l’héroïsme qu’elles demandent. Ces deux types de réactions sont normaux, c’est pourquoi nous allons essayer de comprendre les neuf béatitudes, en illustrant chacune d’entre elles par un exemple tiré de la vie du Christ lui-même, l’homme bienheureux par excellence.
Les pauvres de cœur résistent à la tentation de s’enrichir pour se protéger des aléas de la vie. S’ils ont des richesses, que ce soit matérielles ou spirituelles, ils ne s’y fient pas. Ils reconnaissent leur pauvreté de créatures et attendent tout de Dieu. Jésus est le Pauvre par excellence. Né à Bethléem dans une étable, il a exercé sa mission sans avoir de pierre où reposer la tête (Mt 8,20). Et sur la croix, il peut dire, comme Job : « nu je suis sorti du ventre de ma mère, nu j’y retournerai. » (Jb 1,21). Même ses vêtements ont été partagés. Mais la pauvreté de Jésus n’est pas seulement matérielle, elle est d’abord spirituelle. Il est le Fils, sans cesse tourné vers son Père, de qui il reçoit tout : « Amen, amen, je vous le dis : le Fils ne peut rien faire de lui-même, il fait seulement ce qu’il voit faire par le Père ; ce que fait celui-ci, le Fils le fait pareillement. » (Jn 5,19)
Les doux sont ceux qui sont assez forts pour ne pas répondre à la violence par la violence. Jésus s’est décrit lui-même comme « doux et humble de cœur » (Mt 11,29). Lors de son arrestation à Gethsémani, il aurait pu encourager ses disciples à le défendre par les armes, mais il dit à Pierre : « Remets ton épée au fourreau. La coupe que m’a donnée le Père, vais-je refuser de la boire ? » (Jn 18,11)
Ceux qui pleurent sont ceux qui résistent à la tentation de l’indifférence, comme d’une cuirasse pour se protéger du mal. Ils se laissent toucher par le mal et la souffrance qui accablent leurs frères. Jésus a pleuré trois fois. La première fois, ses pleurs expriment sa douleur devant le péché : « Lorsque Jésus fut près de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant : Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais maintenant cela est resté caché à tes yeux… Tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait. » (Lc 19,41-44) La deuxième fois, ses pleurs expriment sa douleur devant la mort de son ami Lazare (Jn 11,35) La troisième fois, c’est devant sa propre mort que Jésus a pleuré : « il offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort. » (He 5,7) On est bien loin du Dieu impassible des philosophes !
Ceux qui ont faim et soif de la justice résistent à la tentation de la passivité, qui fait qu’on finit par tout accepter. Ils désirent de tout cœur que tout soit ajusté à la volonté de Dieu. Au désert, Jésus a su résister à sa faim de pain parce qu’il était tenaillé par cette autre faim : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre » (Jn 4,34) Et sur la Croix, il a poussé ce cri : « J’ai soif ! » (Jn 19,28) Soif de notre amour, soif d’un monde juste…
Les miséricordieux savent non seulement se laisser émouvoir, mais aussi tendre une main secourable à ceux qui sont dans la misère, qu’elle soit matérielle ou spirituelle. Tout le ministère de Jésus est guidé par la miséricorde, qui est manifestée dans la guérison des malades, l’expulsion des esprits mauvais, le pardon des péchés, l’annonce de la Bonne nouvelle… Sur la Croix, il est encore capable de dire : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34)
Les cœurs purs voient au-delà des apparences, ils regardent l’essentiel, quitte à être considérés comme des naïfs. Ils savent reconnaître Dieu dans les actes et les personnes apparemment les plus banals. C’est ainsi que Jésus a remarqué la pauvre veuve qui n’avait mis que deux piécettes dans le trésor du Temple : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le Trésor plus que tous les autres. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. » (Mc 12,43-44) Sur la Croix également, Jésus reconnaît dans le malfaiteur à côté de lui l’action de l’Esprit Saint : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. » (Lc 23,43)
Les artisans de paix sont ceux qui aident les personnes en conflit à se réconcilier. Lorsque ses apôtres se querellent pour savoir qui est le plus grand (alors qu’il vient de leur annoncer sa mort prochaine !) Jésus leur dit simplement : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » (Mc 9,35) Le Christ nous aide aussi à nous réconcilier avec nous-mêmes, lorsque nous sommes déchirés par la culpabilité. Après la résurrection, il dit deux fois de suite à ces mêmes apôtres qui l’ont abandonné : « la paix soit avec vous » (Jn 20,19.21) !
Ceux qui sont persécutés pour la justice vont encore plus loin que ceux qui en ont faim et soif, puisqu’ils acceptent de souffrir pour elle. Jésus a été persécuté par ses adversaires (pharisiens, scribes, saducéens…) dès le début de son ministère, mais cette persécution a culminé sur la Croix, quand même les passants et les soldats romains l’injuriaient (Mt 27,39). Pourtant, c’est là, paradoxalement, que son bonheur a été le plus grand, comme l’ont bien compris les artistes du Moyen Age qui l’ont représenté avec un sourire radieux.
Ainsi, frères et sœurs, le Christ nous montre le chemin du bonheur. S’il a vécu les huit premières béatitudes, c’est pour nous aider à les vivre nous-mêmes, mais il nous en promet même une neuvième : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi ». Pour cette béatitude, la perspective est encore plus grande : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! » Cette béatitude est comme la neuvième bougie de la hannoukiah, qui permet d’allumer les huit autres. Elle signifie que la Croix projette sa lumière sur chacune des huit premières béatitudes (qui sont délimitées par la première et la huitième, toutes deux avec une récompense au présent, pour révéler que le bonheur peut être expérimenté dès ici-bas parce que le Royaume de Dieu est au milieu de nous). Une huître ne peut produire une perle précieuse que si elle a d’abord été blessée par un grain de sable. Le bonheur est comme une perle précieuse que la grâce produit à partir de nos blessures, de nos épreuves, de nos échecs… Seigneur, fais-nous voir et goûter le bonheur du Royaume !
P. Arnaud