Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde
« Quel est le sens de ma vie ? » Tous, frères et sœurs, il nous est arrivé de nous poser cette question. Le Christ nous invite aujourd’hui à répondre : nous sommes « le sel de la terre et la lumière du monde ». Notons d’emblée que nous sommes passés du « je » au « nous », car notre vie ne peut trouver son sens si nous sommes centrés sur nous-mêmes. C’est tous ensemble, les chrétiens, que nous sommes appelés à remplir une mission, et cette mission est pour le monde. Notons que nous sommes « le sel de la terre et la lumière du monde ». L’emploi des articles définis signifie que nous avons une responsabilité et une mission que personne d’autre ne peut remplir à notre place[i]… La vie est parfois insipide, ou lourde à porter. Une partie du monde est corrompue, gangrenée par le mal. Pourtant, tout ce que Dieu a créé est bon (Gn 1). Notre mission, en tant que chrétiens, est de le révéler. Trop de sel étouffe le goût, trop de lumière éblouit et aveugle. Un peu de sel empêche la corruption et révèle la saveur des aliments, et un peu de lumière révèle la beauté du monde. Les deux images du sel et de la lumière se complètent : alors que le premier disparaît totalement, la seconde reste visible. Cela signifie que parfois, il faut rester caché – « quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Mt 6,3) – et que parfois, il faut accepter de se montrer pour témoigner – « voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (év.). Dans l’ancien rituel du baptême, le célébrant mettait un grain de sel sur la langue du bébé[ii]. Et aujourd’hui encore, le baptisé ou son parrain (s’il est trop petit) reçoit un cierge allumé au cierge pascal. Approfondissons le sens de notre mission en voyant comment Jésus d’abord, et ses disciples ensuite, ont été sel de la terre et lumière du monde.
D’abord, le sel empêche la corruption. Il est dit dans la Genèse : « Le Seigneur prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Éden pour qu’il le travaille et qu’il le garde. » (Gn 2,15) Tout ce que Dieu a créé est bon, mais il nous revient de le garder du mal. Lorsqu’une chose est corrompue, il est trop tard, Dieu seul peut rendre sain ce qui sent déjà (cf Jn 11,39). Nous ne pouvons rien contre la mort physique, mais nous pouvons éviter la mort spirituelle pour rester toujours en « odeur de sainteté ».
Jésus a combattu contre le mal. D’une part, il a repoussé Satan au désert, et il a chassé beaucoup de démons. D’autre part, il a lutté contre le péché sous toutes ses formes. Jean Baptiste, lui aussi, a dénoncé le mal. C’est parce qu’il reprochait ouvertement à Hérode d’avoir épousé la femme de son frère qu’il a été arrêté puis exécuté. D’autres saints ont joué ce rôle de pourfendeurs du mal, aussi bien dans le monde que dans l’Église elle-même. Sainte Catherine de Sienne envoya des lettres « incendiaires » au pape pour lui reprocher ses mauvais agissements. Jean-Paul II dénonça les « structures de péché ». Et le Pape François n’a cessé de dénoncer le mal, aussi bien parmi les chrétiens que dans le monde. Et le Pape Léon, d’une façon plus discrète, fait de même.
Deuxièmement, le sel donne de la saveur. C’est le propre de la sagesse (le mot « sapientia » vient du verbe « sapere » qui signifie « goûter »). Et saveur rime avec ferveur. Dans le passé, les gens étaient habitués à jeter des poignées de sel dans le feu pour le faire crépiter et surtout pour l’attiser.
Jésus a donné du sel à certains qui avaient faim de Vérité et dont la vie était insipide. Ce fut le cas avec Zachée, le chef des collecteurs d’impôts, qui descendit « vite » de son arbre et reçut Jésus « avec joie » (Lc 19,6) après avoir entendu son appel. Inversement, le jeune homme riche n’eut pas la force de le suivre, et il s’en alla « tout triste » (Mc 10,22). On dit parfois des paroles de quelqu’un qu’elles sont « pleines de sel ». Quand Jésus parlait, « le peuple tout entier était suspendu à ses lèvres. » (Lc 19,48) Son message était plein de sagesse, mais ce n’était pas la sagesse des philosophes, et ses disciples comme Paul l’ont ensuite imité : « quand je suis venu chez vous, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige du langage humain ou de la sagesse. Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié » (2° lect.).
La lumière, quant à elle, révèle ce que l’obscurité cache, à la fois le bien et le mal. Jésus a mis en lumière non seulement le péché des Pharisiens, qu’il qualifiait d’« hypocrites », mais aussi la beauté de certains actes qui passaient inaperçus aux yeux des autres. C’est ainsi qu’il loua la pauvre veuve qui avait mis dans le Trésor du Temple « tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. » (Mc 12,44) C’est ainsi qu’il reconnut aussi en Nathanaël un vrai Israélite, sans ruse (Jn 1,47).
Saint François d’Assise, à la fin de sa vie, était devenu quasiment aveugle. Pourtant, il composa le Cantique des créatures, dans lequel il bénit Dieu pour frère feu, sœur eau et même pour sa sœur la mort. A travers l’épreuve de sa cécité physique, il apprit à voir mieux encore la présence du Seigneur dans toutes ses créatures. « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ! » (Mt 5,8)
Ainsi, frères et sœurs, même si la vie nous semble parfois mauvaise, insipide et ténébreuse, ou plutôt parce qu’elle nous semble ainsi, le Christ nous appelle à être le sel de la terre et la lumière du monde. Autrement dit, il nous appelle à lutter contre le mal, à donner de la saveur et de la ferveur à la vie, et à aider ceux qui sont perdus à trouver le chemin de la Vérité et du bonheur. Comment y parvenir ? Le prophète Isaïe nous répond : « partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable » (1° lect.) Si nous agissons ainsi, alors « notre lumière jaillira comme l’aurore, notre lumière se lèvera dans les ténèbres et notre obscurité sera comme la lumière de midi. » Oui, aimer Dieu de toutes nos forces, et notre prochain comme nous-mêmes, est la meilleure façon d’être le sel de la terre et la lumière du monde. Certains reprochent à l’Eglise d’être moralisatrice et de s’occuper de sujets qui ne la regardent pas. Ou encore de prêcher une façon de vivre « naïve » ou impossible à pratiquer : la sagesse de Dieu est folie aux yeux des hommes (cf 1Co 1,25). Mais si elle ne dénonçait pas le mal qui défigure l’humanité et fait des faibles et des petits les principales victimes, et si elle ne proposait pas une autre façon de vivre, l’Eglise ne serait plus fidèle à sa mission, et elle tomberait sous le coup de la parole de Jésus : « si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens ». Il vaut mieux être persécuté par fidélité à notre Seigneur qu’être piétiné à cause de notre infidélité ! C’est pourquoi, après avoir évoqué ceux qui sont sources de scandales et pour qui il vaudrait mieux être jetés à la mer avec une meule au cou, saint Marc conclue : « Chacun sera salé au feu. » (Mc 9,49) Le feu représente ici les épreuves purificatrices qui consument en nous ce qui est mauvais. Et sachant que dans le culte ancien, les sacrifices étaient accompagnés de sel et passaient par le feu, ces épreuves nous permettent d’offrir notre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu (Rm 12,1), elles nous redonnent la capacité d’être fidèles à notre mission. Ne soyons pas fades, accomplissons notre mission avec fidélité, afin que tous les hommes puissent trouver avec nous un sens à leur vie et goûter le bonheur des disciples du Christ !
P. Arnaud
[i] « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L’âme immortelle campe dans une tente mortelle : ainsi les chrétiens campent-ils dans le monde corruptible, en attendant l’incorruptibilité du ciel » (épître à Diognète).
[ii] Puis il récitait une prière qui donnait le sens de son geste : « Dieu de nos pères, source de Vérité, ne permets pas que l’âme de cet enfant ait faim plus longtemps mais donne-lui en abondance la nourriture céleste. Qu’il soit toujours fervent, joyeux dans l’Espérance, toujours attaché à ton service ».