Je fais de toi un guetteur
Qu’est-ce que l’Eglise, frères et sœurs ? Elle est une famille. Chacun y est libre, mais cela ne signifie pas qu’on peut faire n’importe quoi. Il y a des règles à respecter, une Loi, celle de l’Amour. Comme saint Paul l’écrit 2 fois dans un court passage aux Romains, « celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi » (2° lect.). Que faire lorsqu’un membre enfreint la Loi de l’Amour ? Deux écueils sont à éviter. Le premier est de ne rien faire. Les parents et les éducateurs savent qu’il est plus confortable de ne pas voir le mal que de le redresser. Et notre société occidentale proclame « chacun sa route, chacun son chemin ». Le deuxième écueil est de vouloir éliminer l’auteur du mal en même temps que le mal lui-même, comme les moissonneurs qui voulaient arracher l’ivraie en même temps que le bon grain[i]. Ce que le Christ nous demande, ce n’est ni d’ignorer le mal, ni de condamner son auteur, mais de l’aider à ne plus le commettre. Pourquoi ? D’abord parce que le péché blesse celui qui le commet. Ensuite parce que le péché blesse aussi l’Eglise elle-même, et ceux du dehors qui la regardent[ii] : que nous le voulions ou non, nous sommes tous liés les uns aux autres, comme les membres d’un seul Corps. Même dans les domaines où nous croyons pouvoir réussir seuls, nous avons besoin des autres pour nous révéler nos défauts et nous aider à progresser… « Qu’as-tu fait de ton frère ? » demande le Seigneur à Caïn, qui lui répond : « Je ne sais pas. Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » (Gn 4,9) Oui, nous sommes tous gardiens et responsables les uns des autres, comme le Petit Prince est responsable de sa rose et comme on demande à un enfant de s’occuper de son petit frère ou de sa petite sœur. Comment y parvenir ? Le Christ nous propose un cheminement en 5 étapes.
Pour commencer, il me faut éviter le péché, c’est-à-dire ne pas enfreindre la Loi de l’Amour. Jésus a eu des paroles radicales dans le passage qui précède celui que nous venons d’entendre : « Si ta main ou ton pied t’entraîne au péché, coupe-le et jette-le loin de toi. Il vaut mieux pour toi entrer dans la vie éternelle manchot ou boiteux, que d’être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu éternel. » (Mt 18,8) Mon propre péché peut non seulement me détruire mais aussi entraîner au mal les « petits » qui sont à côté de moi. Inversement, ma sainteté peut entraîner au bien ceux qui sont autour de moi : « attire-moi, nous courrons » écrit sainte Thérèse en reprenant le Cantique des cantiques (1,4). Et le fait de me débarrasser de la poutre qui est dans mon œil me permet aussi de mieux discerner la paille qui est dans le leur, pour mieux les en délivrer (Mt 7,5).
Mais je ne peux me contenter d’éviter moi-même le péché. La 2ème étape consiste à reprendre mon frère qui a commis le mal, d’abord seul à seul. Il faut commencer par ce dialogue à deux, d’abord pour éviter à mon frère d’éprouver de la honte aux yeux de tous, et pour comprendre les tenants et aboutissants de ses actes. « Si ton frère a commis un péché[iii], va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. » La tentation, lorsqu’un membre d’une communauté a commis un péché, c’est d’en parler à un autre membre, qui va lui-même en parler à un autre… et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la communauté soit au courant ! Je dois reprendre mon frère qui pèche, non pour le condamner, mais pour l’inviter à la conversion. Certes, c’est risqué, car je peux le blesser dans son amour propre, et je peux être blessé moi-même s’il me rejette violemment. Mais le salut de mon frère est à ce prix… et le mien aussi ! C’est ce que le Seigneur révèle à Ezéchiel, dont Il a fait un « guetteur » : « Si tu ne dis pas au méchant d’abandonner sa conduite mauvaise, lui mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang. » (1° lect[iv].) Saint Dominique « gagna » ainsi son premier frère, en discutant toute une nuit avec un Cathare dans une auberge du sud de la France[v].
La 3ème étape est un dialogue en petit groupe, à trois ou quatre : « S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. ». Pourquoi cette nouvelle étape ? Parce que je peux me tromper. Je peux avoir mal compris les faits, exagérer la gravité de ce qui s’est passé, ou interpréter les intentions de mon frère à partir de ma propre sensibilité. J’ai besoin du regard des autres pour sortir de ma subjectivité. Il ne s’agit donc pas de chercher des alliés pour avoir raison contre mon frère ! Les personnes que je choisis doivent être capables de m’aider à discerner dans la vérité et dans la charité. Elles doivent pouvoir me dire : « Tu te trompes », ou au contraire : « Oui, il y a réellement un problème et il faut avoir le courage d’en parler à son auteur. » Pour un curé par exemple, il est précieux de pouvoir le faire avec ses vicaires, ou avec des membres de la paroisse en qui il a confiance.
La 4ème étape est le jugement de toute la communauté. Le mot « jugement » est à prendre ici au sens noble, car il s’agit bien de juger si mon frère fait toujours ou non partie de la communauté. Certes, nous sommes membres de l’Eglise par notre baptême, mais Jésus a dit aussi, à la fin du sermon sur la montagne : « Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui commettez le mal ! » (Mt 7,23) Le baptême n’est pas magique, il doit être accompagné d’un engagement à vivre selon l’évangile. Si mon frère refuse de le faire, ce n’est pas la communauté qui l’exclue, c’est lui qui s’exclue lui-même : « s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain[vi]. » La communauté peut être notre paroisse, par exemple, mais elle est reliée à l’Eglise tout entière, ce qui facilite certaines décisions. Prenons un exemple historique : lorsque beaucoup de chrétiens ont sacrifié aux dieux pour échapper à la mort au temps des persécutions de l’empire romain (on les appelait les lapsi), fallait-il les exclure ? Le pape Corneille (251-253) adopta une position miséricordieuse mais exigeante : les lapsi pouvaient être réconciliés avec l’Église, mais ils ne recevaient pas immédiatement la communion : ils devaient accomplir une pénitence proportionnée à la gravité de leur faute.
Tout est-il terminé ? Non, il reste une 5ème étape. Souvenons-nous que Jésus était « l’ami des publicains et des pécheurs » (Mt 11,19), qu’il a tout fait pour les ramener au bercail, comme des brebis perdues[vii]. Si mon frère décide de s’exclure de la communauté, que reste-t-il encore pour le ramener ? La prière d’abord. Certes, celle-ci était importante dès le départ, avant même d’aller rencontrer mon frère en tête à tête, afin que mes actes et mes paroles soient vraiment inspirés par l’Esprit d’Amour. Mais ici, il s’agit de la prière communautaire. Jésus nous assure que « si deux d’entre nous sur la terre se mettent d’accord pour demander quelque chose, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » Pendant la prière universelle, nous confions au Seigneur non seulement notre communauté paroissiale et l’Eglise, mais aussi ceux qui sont en dehors, sûrs qu’Il peut agir en eux et pour eux. Par ailleurs, on peut exercer la charité, notamment en maintenant des relations avec ceux qui se sont éloignés…
Pour conclure, rendons grâce au Seigneur de nous avoir accueillis dans sa grande famille, qui est l’Eglise. Nous sommes tous à la fois frères et sœurs, et de pauvres pécheurs. Ce que le Seigneur nous demande, c’est de nous entraider à devenir des saints, non seulement pour notre bien à chacun, mais aussi pour celui de notre communauté, de l’Eglise et du monde. En ce début de nouvelle année pastorale, demandons au Seigneur de nous donner son Esprit de Force, sûrs qu’« amour et vérité se rencontrent » (ps 84). Soyons une véritable famille où chacun veille comme un guetteur sur ses frères et sœurs !
P. Arnaud
[i] Des chrétiens sont parfois tombés dans ces deux travers, dans le premier en voulant éviter le scandale public, notamment dans le cas des prêtres pédophiles, et dans le second en brûlant certains comme sorciers ou sorcières, au temps de l’Inquisition (même si cette institution a aussi accompli du bon travail dans certains cas).
[ii] « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13,35)
[iii] Certains manuscrits ajoutent « contre toi ». Puisque le texte grec est incertain sur ce point, je retiens la version sans « contre toi », qui élargit la portée du commandement
[iv]« Si je dis au méchant : ‘Tu vas mourir’, et que tu ne l’avertisses pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang. Au contraire, si tu avertis le méchant d’abandonner sa conduite, et qu’il ne s’en détourne pas, lui mourra de son péché, mais toi, tu auras sauvé ta vie ».
[v] De même, la Petite Thérèse voulait sauver des âmes. La première fut celle de Pranzini, un condamné à mort pour qui elle pria et qui, après avoir rejeté l’aide de Dieu, embrassa le crucifix juste avant de mourir.
[vi] Jésus déclare ici que la communauté possède ce pouvoir de jugement, pouvoir de lier et de délier (c’est-à-dire le pouvoir judiciaire, dans le langage des rabbins), qu’il avait d’abord donné dans les mêmes termes à Pierre après sa confession de foi à Césarée de Philippes.
[vii] (parabole qui précède immédiatement l’évangile d’aujourd’hui).