Comment ne pas te louer ?
Comment ne pas te louer ? Frères et sœurs, comment ne pas louer le Seigneur de tout notre cœur, pourquoi pas en chantant, si nous prenons conscience de qui Il est et de ce qu’Il fait pour nous et pour toutes ses créatures. L’évangile que nous venons d’entendre n’est pas d’abord une leçon de morale, même s’il nous invite clairement à pardonner – nous le verrons ensuite – il est avant tout une révélation. Une double révélation : d’abord sur Dieu, ensuite sur nous-mêmes. Notre Dieu est semper major, toujours plus grand que ce que nous pouvons imaginer, grand non par la taille mais par l’Amour. L’Amour n’est pas une de ses caractéristiques parmi d’autres, c’est ce qui le définit en profondeur. En remettant dix mille talents, l’équivalent de 60 millions de jours de travail, à son débiteur, Il manifeste sa miséricorde infinie. Quant à ce débiteur, il nous révèle qui nous sommes, ou en tout cas qui nous pouvons être parfois : non seulement inconséquents (pour en arriver à une dette aussi énorme il a dû jouer en bourse ou au casino), naïfs ou roublards (en lui disant qu’il va tout lui rembourser alors qu’il lui faudrait plusieurs vies pour y arriver), mais aussi injustes et durs de cœur (en réclamant à son propre débiteur la somme de cent pièces d’argent, c’est-à-dire quasiment rien) … Aussi, cet évangile nous appelle à une conversion, et celle-ci passe d’abord par une confession. J’entends ici ce mot au sens de celle de saint Augustin, dans son autobiographie qui est devenue célèbre, et au sens auquel le sacrement du pardon nous invite également : devant l’Amour si grand de Dieu, nous pouvons d’abord confesser sa miséricorde pour nous, c’est-à-dire lui dire MERCI. Ensuite, nous pouvons confesser humblement nos péchés et lui demander PARDON. Enfin, nous pouvons confesser notre pauvreté et demander à Dieu son aide pour nous améliorer en lui disant S’IL TE PLAIT.
Commençons par dire à Dieu : MERCI. « Bénis le Seigneur, ô mon âme, bénis son nom très saint, tout mon être ! Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits ! » Célébrer l’eucharistie, c’est étymologiquement rendre grâce comme nous l’avons fait en chantant ce psaume. Si nous venons à la messe, c’est d’abord pour dire merci au Seigneur – pour les grandes comme pour les petites choses : la vie qu’Il nous donne en abondance, les amitiés que nous avons nouées entre nous, la saveur de la coupe de champagne que nous allons siroter tout à l’heure… Mais surtout, nous pouvons le remercier de nous avoir sauvés. Le Christ « nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la Croix. » (Col 2,13-14) Oui, nous venons de l’entendre, le Seigneur « n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses… Aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il met loin de nous nos péchés » (psaume). C’est ainsi que nous sommes réellement libres, parce que libres du péché. C’est pourquoi, dans le premier temps d’une confession, il est bon de rendre grâce au Seigneur pour tous ses bienfaits, pour les grâces reçues mais aussi pour les progrès qu’on a accomplis depuis la confession précédente.
Pour ma part, je rends grâce à Dieu pour ces 25 années où j’ai pu célébrer quotidiennement l’eucharistie, et annoncer la Bonne Nouvelle de ce Dieu qui nous aime tant, non seulement à travers ma prédication, mais aussi à travers les innombrables rencontres qu’il m’a été donné de faire. A travers tout cela, j’ai essayé de donner, de donner le Seigneur et de me donner, mais j’ai surtout beaucoup reçu. Le Seigneur m’a offert une abondance de grâces par votre intermédiaire. Pour ne pas trop allonger mon homélie, c’est dans la crypte tout à l’heure que je développerai mes remerciements.
Poursuivons notre confession. Après avoir dit « merci » au Seigneur, demandons-lui humblement « PARDON ». C’est la partie proprement sacramentelle de la confession devant un prêtre, qui demande un cœur contrit, c’est-à-dire qui regrette sincèrement ses péchés. Car même si le Christ nous a remis nos dettes sur la Croix, nous ne cessons d’en contracter de nouvelles. C’est plus facile, maintenant que nous avons mieux pris conscience de son Amour pour nous, de reconnaître nos propres manquements, comme on ne peut distinguer la poussière que grâce à la lumière. N’imitons pas Adam et Eve qui se sont cachés dans le jardin d’Eden après leur chute, n’ayons pas peur de nous présenter devant Dieu dans notre nudité. Il nous connaît mieux que nous-même, et Il est prêt à tout nous pardonner, nous l’avons vu. Mais attention, Il pose une condition à son pardon : que nous pardonnions nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés. Cela peut sembler contradictoire avec ce qui a été révélé auparavant, mais c’est pourtant la conclusion de la parabole : « Le maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. » La conclusion de Jésus est sans appel : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. » Pourquoi cette « dureté » apparente de la part de Celui qui est Amour ? Parce qu’un cœur fermé à la miséricorde pour son prochain ne peut pas la recevoir pour lui-même. Nous n’avons qu’un seul cœur… C’est pourquoi nous disons dans le Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses comme (on pourrait traduire le mot grec par « car ») nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés »…
Le Seigneur nous appelle ainsi à pardonner, mais que faire si notre agresseur recommence ? Combien de fois devons-nous lui pardonner ? Vous connaissez le dicton : « Une fois ça passe ; deux fois ça lasse ; trois fois ça casse ». Il reflète bien notre façon de penser. Lorsque Pierre demande à Jésus s’il faut pardonner jusqu’à 7 fois, il pense être très généreux. Mais est-ce raisonnable ? Le Christ lui répond : « Je ne te dis pas jusqu’à 7 fois, mais jusqu’à 70 fois 7 fois. » Il renvoie ainsi peut-être à un personnage lugubre de la Genèse, Lamek, qui se vante ainsi : « Pour une blessure, j’ai tué un homme ; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé 7 fois, et Lamek, 77 fois ! » (Gn 4,23-24) Face au mal qu’on lui inflige, l’homme sans Dieu réagit par la vengeance, dont on évoque souvent « l’escalade ». Si le Seigneur nous demande au contraire de pardonner 70 fois 7 fois, c’est-à-dire sans cesse, c’est parce qu’Il nous a créés à son image et que nous ne pouvons parvenir à notre plénitude et à notre bonheur qu’en lui ressemblant. Le pardon n’est pas un signe de faiblesse, mais au contraire de force, comme même un non-chrétien, Gandhi, le disait. Lorsque nous refusons de pardonner, nous obstruons la source de l’Esprit Saint qui veut jaillir de notre cœur. Lorsque nous pardonnons, au contraire, l’Esprit coule doucement en notre cœur et produit son fruit savoureux.
Le pardon est donc souhaitable, mais nous savons qu’il peut être difficile… même une première fois ! Alors, comment y parvenir ? L’évangile nous donne deux grands arguments pour nous aider. Premièrement, je suis moi-même pécheur : je dois me rappeler que le mal que m’a fait mon prochain n’est souvent pas grand-chose en comparaison de tout le mal que j’ai commis et que le Seigneur m’a pardonné (les 100 pièces au regard des 60 millions). Deuxièmement, je peux éprouver de la compassion vis-à-vis de mon agresseur, comme le maître de la parabole vis-à-vis de son débiteur, d’abord parce qu’il est lui aussi victime du mal qu’il a commis, et ensuite parce que je ne connais pas le fond de son cœur, je sais seulement qu’il a dû lui-même subir beaucoup de blessures (c’est pourquoi connaître l’autre aide grandement à aimer et à pardonner). Pardonner est un chemin qui peut être long. Malgré tout, que faire si nous ne parvenons pas à avancer ? C’est l’objet de notre troisième étape.
Avant d’y parvenir, je rends grâce à Dieu pour ces 25 années où j’ai pu recevoir mais aussi donner le célébrer le sacrement du pardon. A chaque fois que je le transmets au nom de Dieu, je suis moi-même traversé par sa miséricorde, qui me fait goûter un peu de son amour et de sa compassion pour le pénitent. Lorsque nous repartons du confessionnal, nous pouvons jubiler (j’expliquerai en conclusion le sens de ce terme), car le Seigneur nous a remis nos dettes, nous sommes recréés.
Achevons notre confession en disant au Seigneur : S’IL TE PLAIT. Après avoir confessé la miséricorde infinie de Dieu à notre égard, puis nos péchés à son égard, reconnaissons humblement notre pauvreté. Comme l’a écrit saint Paul lui-même : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7,19) Sur la Croix, Jésus lui-même n’a pas dit : « Je vous pardonne » mais « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34) Lorsque nous concluons notre confession, n’oublions pas de demander à Dieu qu’Il nous aide à nous améliorer, comme nous le disons dans l’acte de contrition : « Je prends la ferme résolution, avec le secours de votre sainte grâce, de ne plus vous offenser et de faire pénitence. » Sans le secours de la grâce, c’est-à-dire de l’Esprit Saint, nous ne pourrons pas éviter le péché et nous ne pourrons pas pardonner. Dans le rite de l’ordination presbytérale également, l’évêque pose plusieurs questions au candidat (sur son engagement à exercer le ministère, à être fidèle à la prière, etc.). À la dernière question : « Voulez-vous, de jour en jour, vous unir davantage au souverain prêtre Jésus Christ qui s’est offert pour nous à son Père, et avec lui vous consacrer à Dieu pour le salut des hommes ? », l’ordinand répond : « Oui, je le veux, avec la grâce de Dieu. » Sans elle, sans le Saint-Esprit, il est impossible d’accomplir ce que Dieu nous demande. C’est pourquoi le Christ nous a exhortés à le demander à Dieu, avant toute chose : « Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11,13) Alors, comme les disciples qui étaient réunis au Cénacle autour de la Vierge Marie le jour de la Pentecôte (la peinture de Maurice Denis que vous pouvez contempler derrière ma tête nous le rappelle), supplions le Seigneur : « S’il te plaît, donne-nous ton Esprit, qu’il nous sanctifie et nous donne de te ressembler, toi qui es infiniment bon, toi qui es Amour ! »
Une fois encore, je rends grâce à Dieu pour ces 25 années où j’ai cherché à être fidèle au Seigneur dans la prière, notamment celle du bréviaire mais aussi celle du chapelet ou en pratiquant du sport, qui m’ont permis d’intercéder pour les personnes qui souffraient autour de moi.
Ainsi, frères et sœurs, si le Seigneur nous invite à pardonner sans cesse, c’est parce que Lui-même agit ainsi pour nous. Il pardonne parce qu’il ne sait que donner, et le pardon n’est qu’une des nombreuses formes du don, celui qui passe par-dessus l’offense, comme un athlète passe par-dessus l’obstacle sans se laisser arrêter par lui. Cet évangile nous permet ainsi de contempler Celui qui ne cesse de donner, de se donner, parce qu’Il est Amour. Que se passe-t-il après une bonne confession, réalisée avec une véritable contrition ? On a envie de dire MERCI à Dieu. La boucle est bouclée ! Aussi, comment ne pas le louer, chaque jour de notre vie ? Ce soir, je vous propose que nous jubilions tous ensemble. Ce mot vient de l’hébreu « yōbēl », qui signifie « bélier » et fait référence au son de la corne de bélier qui retentissait pour annoncer les grandes fêtes juives, et notamment les années jubilaires tous les 50 ans. Lors des jubilés en Israël, on libérait les esclaves et on annulait les dettes. Autrement dit, on repartait à zéro, c’était une sorte de nouvelle naissance pour le peuple. Que cette eucharistie soit pour nous tous l’occasion de prendre un nouveau départ. Rendons grâce à Dieu pour tout ce que nous avons reçu de Lui depuis notre naissance, pardonnons et de demandons pardon à ceux avec lesquels nous devons renouer une relation fraternelle, et supplions Dieu de nous combler de son Esprit Saint. C’est ainsi que notre jubilation pourra se poursuivre jusque dans le Ciel, où le Seigneur nous attend !
P. Arnaud