C’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux !

Frères et sœurs, que faisons-nous de la vigne du Seigneur ? Cette vigne qui demande beaucoup de soins et qui produit le raisin avec lequel on fabrique le vin, symbole de la joie des noces de Dieu avec l’humanité, peut symboliser tout ce que Dieu nous a confié de plus précieux : la Création, notre Humanité, et les Ecritures. L’Humanité fait partie de la Création, et parmi les hommes, certains ont été inspirés par l’Esprit Saint pour parler au nom de Dieu. Ce sont donc des cercles concentriques, par lesquels le Seigneur se révèle à nous de façon de plus en plus précise. Saint François d’Assise, dont nous fêtons aujourd’hui le 800ème anniversaire de la mort, a su prendre soin de la vigne sous ce triple mode. Penchons-nous sur les événements marquants de sa vie qui en témoignent, afin de nous aider à lui faire produire nous aussi du bon fruit.

 

Premièrement, le Seigneur se manifeste à travers la Création, qui est pour nous un premier livre pour apprendre à le connaître. « A travers la grandeur et la beauté des créatures, on peut contempler, par analogie, leur Auteur » (Sg 13,5)[i]. Alors, que faisons-nous de la Création ? Elle est le premier don que nous recevons de Dieu, mais elle est aussi une responsabilité. A la fin du sixième jour, Il nous a invités à nous associer à son œuvre créatrice : « remplissez la terre et soumettez-la. » (Gn 1,28) Cette invitation, qu’on trouve dans le premier chapitre de la Genèse, est explicitée dans le deuxième : « le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin de l’Éden pour qu’il le travaille et le garde. » (Gn 2,15). Notre première responsabilité est donc de travailler et de garder la terre. « Soumettre » (mettre sous) la terre signifie exercer sur elle une autorité, non pour l’exploiter égoïstement, mais pour la « travailler » et ainsi la faire fructifier. Et nous devons également la « garder » des prédateurs. Malheureusement, l’homme lui-même est devenu le prédateur de la Création, à rebours de sa vocation. Résultat, «la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu » (Rm 8,20-21). Nous sommes appelés à libérer la Création des forces du mal.

Saint François d’Assise aimait la Création. Sur les routes d’Ombrie où il marchait, il chantait sa beauté, comme un troubadour. Même lorsqu’il devint pratiquement aveugle, il continua de la célébrer et composa son célèbre cantique dans lequel il loue les créatures comme ses frères et ses sœurs : le soleil, la lune, le vent, l’eau… Il voulait leur bien, à tel point qu’il prêcha aux oiseaux.

 

Deuxièmement, le Seigneur se manifeste à travers les hommes, qui font partie intégrante de la Création. « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25,40) On ne peut pas dissocier l’un et l’autre. Voici ce que le pape Léon a dit lors de son discours à l’UNESCO vendredi 25 septembre : « Cultiver la terre, c’est aussi cultiver l’humanité qui l’habite (…) Je renouvelle donc l’appel de mes prédécesseurs à prendre soin ensemble de la personne humaine et de la création ». Dans le même discours, le pape a lu la tentation de Babel comme la prétention de se faire l’égal de Dieu et d’imposer un joug unique aux peuples, ce qui aboutit à l’incompréhension et à la dispersion. Au contraire, « le jour de la Pentecôte, la place publique devient un lieu où l’on célèbre la paix qui guérit toute atteinte à la personne humaine ».

Saint François s’est voulu le frère de tous. Mais cette fraternité n’allait pas de soi ! Un jour, sur la route, il rencontra un lépreux. Son premier mouvement fut de le fuir, tant sa maladie lui inspirait de répulsion. Pourtant, il descendit de cheval et l’embrassa. Plus tard, dans son Testament, il racontera que ce qui lui semblait amer s’était transformé en douceur. En embrassant ce lépreux, François avait rencontré le Christ. Et cette rencontre avait changé sa vie. Désormais, il ne pouvait plus aimer Dieu sans aimer ses frères, particulièrement les plus pauvres. Ensuite, alors qu’il était très attiré par la vie érémitique, il décida d’y renoncer pour partir annoncer partout la Bonne Nouvelle.

 

Troisièmement, le Seigneur se manifeste à travers les Ecritures. En effet, « toute l’Écriture est inspirée par Dieu » (2Tm 3,16) si bien que le croyant peut dire à Dieu : « Ta parole est la lumière de mes pas, la lampe de ma route » (Ps 118,105). Elle n’est pas seulement un ensemble de vérités à connaître, mais une vie à vivre. C’est pourquoi saint Paul nous invite à mettre en pratique tout ce que nous avons appris et reçu (2° lect.) Et saint Jérôme, que nous avons fêté mardi dernier, disait : « Ignorer les Ecritures, c’est ignorer le Christ ».

Saint François a lu la Bible, et c’est par elle qu’il a découvert sa vocation. D’abord, alors qu’il avait déjà commencé à réparer des églises après la révélation du Christ de Saint-Damien, il entendit à la messe l’évangile de l’envoi des apôtres. C’est alors qu’il partit sur les routes annoncer la Bonne Nouvelle. Plus tard, quand des premiers compagnons voulurent le suivre, Francois les emmena à l’église Saint-Nicolas d’Assise et ouvrit trois fois l’Évangile au hasard. Il tomba sur : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes » (Mt 19,21) ; « Ne prenez rien pour la route » (Lc 9,3) ; « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même » (Mt 16,24). Il dit alors : « Voilà notre vie et notre règle. »

 

Ainsi, le Seigneur nous a confié sa vigne afin que nous la fassions fructifier et que nous lui en remettions le fruit. Et aujourd’hui Il nous demande : Que fais-tu de ma Création ? Que fais-tu de ton Frère ? Que fais-tu de ma Parole ? Lorsque je cultive mon jardin ou admire une fleur, lorsque je sers mon prochain, lorsque je médite sur un passage de la Bible, je prends soin de la vigne du Seigneur et je lui remets un beau produit. Malheureusement, la création est devenue pour beaucoup un matériau d’exploitation ; certains hommes cherchent à dominer les autres, et la Parole de Dieu est étrangère à un grand nombre… Cela signifie-t-il que la vigne a été irrémédiablement détruite ? Non, car Dieu est plus fort que le mal, Il sait même s’en servir pour le bien : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. »[ii]  L’héritier est toujours vivant, et au lieu de « faire périr misérablement » ses meurtriers, il nous appelle sans cesse à nous convertir pour produire de bons fruits à remettre à notre Père. Autant nos péchés entraînent une dégradation pour toutes les créatures, autant notre sanctification les « guérit ». Sur la place de la Concorde samedi 26 septembre, le pape a dit que l’eau vive de l’Esprit porte du fruit, et que ce fruit est la sainteté de ceux qui servent leurs frères dans la charité. Parce qu’il s’est converti, saint François a porté un fruit abondant, que nous pouvons encore savourer huit siècles après sa mort. Il nous rappelle que la sainteté d’un seul homme peut contribuer à renouveler toute l’Église. Et si, à notre tour, nous devenions de bons vignerons ? Jésus nous dit : « Moi, je suis la vraie vigne. » (Jn 15,1) Et le vin qui sera consacré dans quelques minutes sur l’autel deviendra son sang, versé pour notre salut. Aussi, demeurons attachés à lui, comme les sarments au cep, afin de porter un fruit qui demeure. Alors, lorsque viendra le temps des vendanges, nous pourrons remettre au Seigneur les fruits de notre vie, et partager avec lui le vin nouveau des noces éternelles !

P. Arnaud

[i] Ou encore « Depuis la création du monde, les hommes, avec leur intelligence, peuvent voir, à travers les œuvres de Dieu, ce qui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. » (Rm 1,20-21)

 

[ii] Cet extrait du psaume 118 (v.22) est la parole de l’Ancien Testament la plus répandue dans le Nouveau. Les auteurs de celui-ci ont relu ces versets dans un sens christologique. Beaucoup d’exemples manifestent comment Dieu se sert du mal pour le bien : la vente de Joseph par ses frères a permis le salut de leur peuple affamé (Gn 39-45) ; le triple reniement de Pierre a préparé sa triple confession de foi (Jn 21) …