Je suis la résurrection et la vie
Frères et sœurs, comment pouvons-nous vivre davantage ? Le Christ est venu pour que nous ayons la vie, la vie en abondance (Jn 10,10). C’est pourquoi il dit à Marthe : « Quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais.» Il l’appelle à passer de la foi en la résurrection finale, que Marthe professe au sujet de son frère (« je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour ») et que nous professons nous aussi chaque dimanche, à la foi en la résurrection ici et maintenant, possible si nous sommes unis à lui, qui est « la résurrection et la vie ». Jésus ne parle pas ici de la mort physique, qui est inéluctable, mais de la mort spirituelle, qu’il a évoqué ailleurs : « laissez les morts enterrer les morts. » (Lc 9,60)[i] Le Christ nous ressuscite pour nous conduire jusqu’à son Père et nous donner d’entrer dans l’intimité qui les unit tous les deux, dans l’Esprit Saint. Cette intimité nous est révélée d’une façon magnifique dans l’évangile de ce dimanche : « Père, je te rends grâce parce que tu m’as exaucé. Je le savais bien, moi, que tu m’exauces toujours » dit Jésus avant même de commander à Lazare de sortir de son tombeau. Comment pouvons-nous entrer dans cette vie divine ? Contemplons Jésus pour franchir les 5 étapes qui ont conduit à la résurrection de Lazare. Premièrement, apprenons à ne pas nous précipiter. Deuxièmement, pleurons avec ceux qui pleurent. Troisièmement, ouvrons les tombeaux. Quatrièmement, sortons au-dehors de ceux-ci. Cinquièmement, délions ceux qui sont prisonniers.
Pour commencer, Jésus « demeure » immobile (un mot qui revient beaucoup dans l’évangile de Jean et qui évoque la vie contemplative) alors qu’il sait que son ami Lazare est malade : « il demeura deux jours encore à l’endroit où il se trouvait ». S’il agit ainsi, ce n’est pas par paresse ou par dureté de cœur (au contraire, il « aimait Marthe et sa sœur, ainsi que Lazare »). S’il s’était précipité pour rejoindre Lazare, il serait arrivé de toute façon après sa mort, puisqu’on apprend ensuite qu’il le trouva « au tombeau depuis quatre jours déjà ». Sa résurrection, alors qu’il sentira déjà, n’en sera que plus éclatante. Nous aussi, le Seigneur nous fait parfois attendre, il semble rester immobile et sourd à nos appels. « Le Seigneur diffère son secours, non pour refuser sa grâce, mais pour l’augmenter », écrit saint Grégoire le Grand (VI° siècle). Maître Eckhart (XIV° siècle) écrit, non sans humour : « Beaucoup de gens aiment Dieu comme on aime une vache : pour son lait, pour sa viande, pas pour elle-même ». Et son disciple Jean Tauler commente : « Dieu se cache non pour nous perdre, mais pour nous purifier de nous-mêmes ». Sur le plan moral, nous-mêmes devons apprendre parfois à patienter, alors que la société nous pousse à nous hâter sans cesse. Comme un fruit n’est savoureux que s’il est cueilli à maturité, certains biens n’adviennent qu’avec le temps.
Deuxièmement, Jésus se laisse saisir par l’émotion et va jusqu’à pleurer. Il pleure devant la mort, celle de Lazare, la sienne qui approche, celle de tout homme… Quel mystère ! Alors que les philosophes soulignent l’impassibilité de Dieu, Jésus se révèle ici comme à la fois pleinement homme (capable de souffrir) et pleinement Dieu (capable de donner la vie). Déjà à Moïse, Dieu avait révélé qu’il avait vu la misère de son peuple et entendu ses cris, et qu’il connaissait ses souffrances (Ex 3,14). Et Jésus avait déjà pleuré devant Jérusalem (Lc 19,41). Nous aussi, dans notre monde hyper médiatisé où nous risquons de durcir notre cœur, nous devons « pleurer avec ceux qui pleurent » (Rm 12,15).
Pour la troisième étape, comme pour la cinquième, Jésus n’agit pas seul, il demande aux proches de Lazare de collaborer avec lui : « Enlevez la pierre. » Si elle demeurait, même un homme revenu à la vie ne pourrait pas sortir de son tombeau. Et peut-être ne pourrait-il pas entendre la voix de Jésus… Pour nous, cela signifie que nous devons accepter d’une part que les pierres qui cachent nos maux soient enlevées, et d’autre part qu’elles le soient par d’autres que nous-mêmes. Lorsque nous sommes confrontés à un mal qui a fait mourir quelque chose en nous, nous devons accepter d’une part de faire la vérité[ii] en nous-mêmes (alors que nous sommes tentés de la cacher et de nous persuader que tout va bien, que ce n’est pas grave…) et d’autre part de nous faire aider par d’autres. Inversement, nous pouvons être de ceux qui enlèvent la pierre pour des personnes autour de nous qui sont enfermées dans leur tombeau. Jésus avait montré ce chemin à la Samaritaine, en lui parlant de ses 5 maris (Jn 4). De même avec Pierre, il évoquera avec délicatesse son triple reniement après sa résurrection, au bord du lac de Galilée (Jn 21) …C’est l’une des « conversions » majeures de notre époque, notamment dans l’Eglise : alors qu’on tendait à cacher le mal, on a compris qu’il fallait au contraire le révéler au grand jour pour pouvoir en guérir.
Ensuite, Jésus dit la seule parole qu’il adresse à Lazare (de l’hébreu El azar, Dieu secourt) : « Lazare, viens dehors ! » Après la guérison du paralytique, il avait dit : « l’heure vient où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront » (Jn 5,25). Jésus anticipe donc la résurrection finale mais il ne s’adresse pas à une foule, il s’adresse à son ami. Il l’appelle à une nouvelle naissance, qui ne consiste plus à sortir du ventre de sa mère, mais du tombeau. Enlever la pierre correspondait à l’action des serviteurs de Dieu appelés à coopérer avec l’action divine, comme dans les miracles précédents : « Remplissez d’eau les jarres » (Jn 2,7), « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6,37) … Mais il ne suffit pas que le tombeau soit ouvert et que la lumière y pénètre, il faut que celui qui y est enfermé accepte d’en sortir. Dieu nous y appelle mais c’est chacun d’entre nous seul qui peut librement accepter ou non de sortir de son propre tombeau. C’est pourquoi Jésus a demandé au paralytique de la piscine de Bethesda : « Veux-tu être guéri ? » (Jn 5,6)
Enfin, Jésus dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. » Lazare sorti du tombeau est comme l’enfant sorti de sa mère mais encore rattaché à elle par son cordon ombilical qu’il faut couper. Les bandelettes représentent toutes nos tendances égoïstes, qui se transforment souvent en péchés. Saint Paul écrit aux Romains : « Ceux qui sont sous l’emprise de la chair ne peuvent pas plaire à Dieu. » (2° lect.) Sortir de nos tombeaux est nécessaire mais pas suffisant, il arrive que des bandelettes nous entravent que nous sommes incapables d’enlever seuls. Ainsi le paralysé de l’évangile a eu besoin de ses compagnons pour l’amener jusqu’à Jésus en passant par le toit (Mc 2,1-12). Mais en devenant libres, nous devons aider les autres à se libérer, notamment par la correction fraternelle : « Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. » (Mt 18,15) … Par ailleurs, le sacrement de réconciliation est efficace pour nous libérer des tendances égoïstes de la chair et de notre culpabilité. Jésus l’a dit à ses apôtres : « Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel » (Mt 18,18) … C’est en se confessant à l’abbé Huvelin dans l’église Saint Augustin que Charles de Foucauld a été délié des bandelettes de sa vie passée et a pu commencer une vie nouvelle. Enfin, en donnant le pardon à ceux qui nous ont offensés et en le demandant à ceux à qui nous avons fait du tort, nous délions aussi des bandelettes.
Frères et sœurs, la résurrection de Lazare accomplit la parole de Dieu à Ezechiel : « Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir, ô mon peuple. » (1° lect.) Elle est le septième et dernier signe relaté par saint Jean dans son évangile. C’est le plus éclatant de tous, celui où il manifeste au mieux sa gloire. Cet évènement glorifie le Christ parce que Lazare retrouve la vie (et comme dira saint Irénée, « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ») mais aussi parce qu’il prépare un événement plus éclatant encore, sa propre mort et résurrection qui, elle sera définitive (alors que Lazare mourra de nouveau). C’est parce que « beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui » que les grands prêtres et les pharisiens « décidèrent de le tuer » (Jn 11,45.53). Si les adultes qui se préparent au baptême le reçoivent à Pâques, c’est parce qu’ils vont être plongés dans la mort et la résurrection du Christ, et ainsi naître à une vie nouvelle[iii]. Nous aussi, qui allons renouveler la foi de notre baptême lors de la vigile pascale, laissons le Christ nous rendre toujours plus vivants, à l’image de Marie qui sortit de sa tristesse pour se lever rapidement et aller rejoindre non le tombeau comme son entourage le pensait, mais Jésus. Par le Fils et dans l’Esprit, unissons-nous au Père afin de goûter en abondance la vie divine, la vie éternelle !
P. Arnaud
[i] Cette mort-là peut prendre plusieurs formes. Au sens fort, il peut s’agir de « la seconde mort » (synonyme de l’enfer) que saint Jean mentionne 4 fois dans son Apocalypse et qui concerne ceux qui ont étouffé en eux la voix de leur conscience, comme le riche de l’évangile qui n’a pas voulu voir Lazare (un autre) à sa porte. Mais il peut s’agir aussi d’un sommeil de l’âme qui affecte ceux qui vivent rivés aux réalités quotidiennes ou dans le divertissement pascalien et qui ont étouffé en eux l’appel à la transcendance. Certains se réveillent de leur sommeil[i] mais se perdent dans les impasses proposées par les sectes.
[ii] Jésus avait dit ainsi à Nicodème : « celui qui fait la vérité vient à la lumière » (Jn 3,21).
[iii] Au moment de son dernier repas, Jésus a dit : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6). En parlant à la Samaritaine, il lui a montré le Chemin vers la source d’eau vive ; en guérissant l’aveugle-né, il lui a ouvert les yeux pour connaître la Vérité ; en « réveillant » Lazare, il a manifesté aux yeux de tous qu’il est la Vie.