Mes yeux ont vu ton salut, lumière pour éclairer les nations !

Frères et sœurs, sommes-nous des lumières pour le monde ? Nous célébrons aujourd’hui la Chandeleur, c’est-à-dire la fête des chandelles. Nos chandelles, celles que nous ou nos parents avons reçues le jour de notre baptême, éclairent-elles ? Elles ne le peuvent que si, comme ce jour-là, elles ont été allumées au cierge pascal, c’est-à-dire au Christ ressuscité. En d’autres termes, sommes-nous unis à celui qui est la lumière du monde ? Cette union n’est possible que si nous acceptons de lui consacrer nos vies. C’est pourquoi cette fête de la Chandeleur est aussi la fête de la vie consacrée. Nous prions aujourd’hui particulièrement pour tous ceux – religieux, religieuses, laïcs consacrés – qui ont prononcé des vœux dans ce sens. Mais nous sommes appelés nous aussi, même si c’est d’une façon différente, à nous consacrer au Seigneur. Comment ? En suivant trois conseils que nous a laissés Jésus : l’obéissance, la pauvreté, et la chasteté. Les personnages de l’évangile que nous venons d’entendre nous donnent l’exemple. Syméon et Anne sont deux vieillards qui représentent l’Ancienne Alliance : ils vivent dans l’attente du Messie[i]. Joseph et Marie sont deux jeunes époux qui représentent la Nouvelle Alliance : ils vivent en présence de ce Messie. Tous les quatre vivent dans l’obéissance, la pauvreté et la chasteté. Leur rencontre est tellement belle que les orientaux appellent la fête d’aujourd’hui « fête de la Rencontre ».  L’Ancienne et la Nouvelle Alliance se rejoignent en la personne de Jésus, venu « non pour abolir la Loi, mais pour l’accomplir » (Mt 5,17). C’est la Loi qui demandait aux époux Juifs de consacrer leur fils premier-né à Dieu, en souvenir de la libération d’Egypte[ii]. Joseph et Marie obéissent donc à la Loi. Quant à Syméon et Anne, ils obéissent à l’Esprit Saint lui-même, qui « pousse » le premier vers le Temple comme il a certainement poussé la seconde à ne pas s’en éloigner, « servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière ». Paradoxalement, les deux personnages de l’Ancienne Alliance sont poussés par l’Esprit, alors que ceux de la Nouvelle obéissent à la Loi : en Christ, la Loi de Moïse se transforme en primat de la grâce… Prenons donc exemple sur ces quatre personnages qui ont consacré leur vie au Seigneur, et surtout sur celui qui est au cœur de leur rencontre, le Christ lui-même. Voyons ce que signifient les trois conseils qu’il nous a laissés, et comment il les a vécus lui-même.

 

Le premier vœu est l’obéissance. Aujourd’hui, la liberté est comprise par beaucoup comme le libre arbitre – la possibilité de faire ce qui me plaît quand ça me plaît – et l’obéissance est considérée comme une lâcheté, un refus d’assumer ma propre responsabilité. En réalité, l’obéissance au Seigneur, loin de réduire la liberté, la fait grandir. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas naturellement libres. A cause de nos péchés et de nos blessures, nous sommes souvent asservis par nos passions. La liberté est donc une vocation, comme saint Paul l’écrit aux Galates : « Frères, vous avez été appelés à la liberté. » (Ga 5,13) En obéissant au Seigneur, l’homme se libère progressivement de son orgueil et de son égoïsme.

Prenons exemple sur le Christ, qui n’est pas pas descendu du ciel pour faire sa volonté, mais pour faire la volonté de celui qui l’a envoyé (Jn 6,38) Cette volonté du Père, il l’a toujours réalisée, même lorsqu’il lui a fallu passer par la souffrance, comme à Gethsémani où il dit : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. » (Lc 22,42)

 

Le deuxième vœu est la pauvreté. Dans notre société capitaliste qui considère la consommation comme source du bonheur, ce vœu est incompréhensible. En réalité, la pauvreté évangélique peut être source de bonheur, comme Saint Luc nous le révèle avec sa première béatitude : « Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous ! » (Lc 6,20) Mais cette pauvreté matérielle doit conduire à la pauvreté du cœur évoquée par saint Matthieu : « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! » (Mt 5,3)

Le Christ a été pauvre. Il est né non dans un palais, mais dans une étable. Il a grandi dans une famille non pas misérable, mais sans grandes richesses. Durant son ministère, il n’avait « pas d’endroit où reposer sa tête. » (Mt 8,20) Et il est mort nu sur une croix, après que même ses vêtements aient été partagés entre les soldats romains.

 

Le troisième vœu est la chasteté. Il est à nouveau aux antipodes de notre société qui nous pousse à donner libre cours à nos pulsions, et qui considère la chasteté comme une insupportable limite à notre liberté. En réalité, elle nous permet non de supprimer mais de canaliser nos désirs et d’en faire une force au service du bien.

Le Christ a été chaste. Sur le jeune homme riche, il « posa son regard, et il l’aima » (Mc 10,20). Son amour n’est pas captatif, il respecte profondément la liberté de l’autre. La preuve, avant de l’inviter à vendre ses biens et à le suivre, il lui dit d’abord : « Si tu veux être parfait » (Mt 19,21). Et il dit à tous ses disciples : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » (Mt 16,24)

 

Ainsi, frères et sœurs, les trois vœux permettent à ceux et celles qui les prononcent d’être configurés au Christ obéissant, pauvre et chaste et de devenir avec lui « la lumière du monde » (Mt 5,14). Ce faisant, ils deviennent aussi « un signe de division », par lequel sont « dévoilées les pensées secrètes d’un grand nombre ». C’est ainsi que nous sommes à nouveau ramenés aux béatitudes, et plus particulièrement aux deux dernières qui concernent les persécutés. Même si nous n’avons pas prononcé ces trois vœux nous-mêmes, nous sommes invités par le Christ à en vivre le plus possible. Nous sommes appelés à obéir chaque jour à la volonté de Dieu, telle que nous la recevons à travers la prière, l’Ecriture, les personnes, les évènements… Nous sommes appelés à vivre dans une certaine pauvreté, en considérant notre argent et nos biens non comme des maîtres, mais comme des serviteurs pour le Royaume. Nous sommes appelés à vivre de façon chaste, en respectant non seulement notre conjoint, si nous sommes mariés, mais aussi toutes les personnes que nous rencontrons. Seigneur, aide-nous à respecter ta Loi, comme Joseph et Marie, et à nous laisser guider par ton Esprit, comme Syméon et Anne. C’est ainsi que nous pourrons aussi suivre tes conseils et nous offrir à toi de tout notre cœur, comme chaque eucharistie nous y invite !

P. Arnaud

[i] Saint Luc écrit du premier qu’il « attendait la Consolation d’Israël », et de la seconde qu’elle « parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem ».

 

[ii] Si Dieu s’est résigné à frapper les premiers-nés d’Egypte pour libérer son peuple, il attend de celui-ci de se montrer digne de la liberté qu’il a reçue. Et quoi de plus beau de consacrer ma liberté à Celui dont je la tiens ? La présentation au Temple est un geste rituel et symbolique pour signifier cette dette d’Israël à l’égard de Dieu.