Libres comme des enfants de Dieu

Frères et sœurs, sommes-nous libres ? Un regard humble et lucide sur nous-mêmes nous permet de prendre conscience que nous ne le sommes pas toujours. Un jour, François d’Assise, croisa un lépreux sur la route. Alors qu’il fut tenté de le fuir, il sentit un appel intérieur, descendit de cheval et embrassa le lépreux. Par ce geste, il devint vraiment libre. Et nous, le sommes-nous ? Parfois, « ce que je voudrais, je ne le fais pas ; ce que je déteste, je le fais » (Rm 7,15). Oui, nous nous laissons parfois asservir : par notre haine, par nos désirs impurs, par nos mensonges… Dans le désert du Sinaï, Dieu a commencé par libérer son peuple du joug des égyptiens. Ensuite, Il a voulu le libérer d’un second joug beaucoup plus lourd à porter, celui du péché. Dans ce but, Il lui a donné la Loi ancienne, centrée sur les 10 commandements et gravée sur la pierre. Certes, cette Loi était bonne, mais elle n’était pas définitive : elle était destinée à donner un commencement de liberté. La liberté plénière, seul le Christ peut nous la donner, car il est l’homme libre par excellence. « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens… Eh bien ! moi, je vous dis » : par ces mots, il signifie qu’il est Dieu lui-même. En montant sur la montagne près du lac de Galilée, il a donné aux disciples une Loi nouvelle, centrée sur les Béatitudes et gravée dans nos cœurs par l’Esprit Saint (2Co 3,3). Ce faisant, il n’est pas venu abolir la Loi de Moïse, mais l’accomplir. Cet accomplissement, qui est celui de la Loi mais aussi le nôtre si nous l’acceptons, exige une transformation radicale de notre cœur. « La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. » (1° lect.) C’est la sagesse qui nous permet de faire les bons choix, non pas celle de « ceux qui dirigent ce monde » mais celle « du mystère de Dieu, sagesse tenue cachée, établie par lui dès avant les siècles, pour nous donner la gloire. » (2° lect.) Où nous conduit la sagesse ? Elle nous invite, à la place de notre mépris ou haine de l’autre, à l’amour fraternel ; à la place de notre concupiscence, à la pureté ; à la place de nos mensonges, à la vérité. Méditons sur ces trois sources de liberté, éclairés par les paroles et les exemples du Christ mais aussi de saint Jean-Paul II, qui fut un excellent professeur de morale.

 

Pour commencer, l’homme est parfois esclave de son mépris ou de sa haine des autres. Alors que le 5ème commandement interdisait le meurtre, Jésus va jusqu’à la racine du mal : il interdit de se mettre en colère, d’insulter et de maudire. Plus encore : il ne s’agit pas seulement d’être en règle par rapport à la Loi, ancienne ou nouvelle, il s’agit de vivre en frères. Aussi, ajoute Jésus, « lorsque tu vas présenter ton offrande sur l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande ». Même si je n’ai rien à me reprocher, si mon frère a quelque chose contre moi, je vais aller me réconcilier avec lui. Alors que le diable est parfois appelé l’accusateur dans la Bible, l’Esprit Saint nous invite à pardonner. Un jour, le pape Jean-Paul II avait dit : « pas de paix sans justice, et pas de justice sans pardon ». La fraternité est à ce prix, dans le couple, dans la famille, dans la société. Et soyons lucides : parce qu’il nous arrive à tous d’enfreindre la Loi de Dieu, nous avons tous besoin d’être pardonnés, à un moment ou un autre.

 

Ensuite, l’homme est parfois esclave de sa concupiscence, de son désir de l’autre. Augustin d’Hippone, après avoir embrassé la foi chrétienne, resta longtemps tiraillé entre son désir de suivre le Christ et son attirance pour la chair. Il n’en fut libéré que dans le jardin de Milan, lorsqu’il lut l’épître où saint Paul exhorte à renoncer à la chair pour revêtir le Christ. Alors que le 6ème commandement interdisait l’adultère, Jésus va à nouveau jusqu’à la racine du mal : il interdit le mauvais regard. Pour éviter les tentations-mêmes, Jésus ajoute : « Si ton œil droit ou ta main droite entraînent ta chute, arrache-les et jette-les Loin de toi ». Certes, cette exhortation n’est pas à prendre au premier degré, comme Origène qui s’était châtré après l’avoir lu. Cependant, elle doit susciter en nous une grande vigilance, surtout dans notre société qui nous matraque d’images érotiques ou pornographiques. La meilleure protection est le « jeûne du regard », auquel saint Jean-Paul II avait exhorté tous les chrétiens.

 

Troisièmement, l’homme est parfois esclave de ses mensonges. Alors que le 8ème commandement interdisait le faux serment, Jésus interdit tout serment. Pourquoi ? Parce que toute parole doit être vraie et pouvoir inspirer confiance : « Quand vous dites ‘oui’, que ce soit un ‘oui’, quand vous dites ‘non’, que ce soit un ‘non’. Tout ce qui est en plus vient du Mauvais. » Le serpent de la Genèse a su tromper Eve par des paroles mensongères. Aujourd’hui encore, notre société nous invite à la défiance. Plutôt que de faire confiance aux paroles de l’autre, on préfère rédiger des contrats avec de multiples alinéas pour être sûrs de ne pas se faire tromper. Nous avons ainsi fragilisé une autre base de notre société, qui ne peut bien fonctionner que sur la confiance. Ce n’est plus seulement la Parole de Dieu qui est remise en question, c’est la Parole tout court. Or les parents savent à quel point il est essentiel que leurs enfants puissent leur faire confiance et se fier à leurs paroles pour pouvoir grandir. Ils doivent « tenir parole ». Le mensonge peut tuer, comme la tragédie de Racine, Phèdre, le met crûment en lumière. Le pape Jean-Paul II, qui avait connu le nazisme puis le communisme, savait à quel point le mensonge faisait partie intégrante de ces systèmes totalitaires.

 

Ainsi, frères et sœurs, la Loi nouvelle de l’évangile, qui resplendit particulièrement dans les Béatitudes, est source de liberté. En les vivant parfaitement, le Christ s’est révélé comme l’Homme libre par excellence. Il n’a pas méprisé ou haï aucun de ses frères : sur la Croix, il a dit : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font.» (Lc 23,34) Il n’a pas eu de désir impur sur les femmes : il les a regardées comme ses sœurs, filles de Dieu comme lui. Il n’a pas eu une parole double : même au moment de sa Passion, il n’a pas renié ce qu’il avait déclaré au grand nombre auparavant. C’est ainsi qu’il n’a pas aboli mais accompli la Loi de Moïse. Il nous offre l’exemple d’un amour qui pardonne, qui se donne, et qui est fondé sur la vérité. Il nous montre ainsi que paradoxalement, plus nous sommes serviteurs du Seigneur, comme lui-même a été soumis à son Père, plus nous sommes libres. Parce que nous ne sommes plus alors soumis aux mauvais désirs, nous sommes capables d’accomplir le bien et ainsi de nous accomplir nous-mêmes. La 3ème partie du Catéchisme de l’Eglise Catholique, qui traite de la morale à partir des 10 commandements, creuse chacun à la manière du Christ, et montre ses implications profondes. Ce n’est que si nous acceptons de vivre dans cet Esprit de sagesse que nous goûterons la vraie liberté. La radicalité que le Christ nous propose est attrayante. Rien à voir avec les radicalités fausses et violentes qui séduisent certains aujourd’hui, parce qu’ils rejettent une société devenue esclave de ses instincts. Les réseaux sociaux servent à beaucoup aujourd’hui à insulter ou calomnier autrui, à assouvir leurs pulsions malsaines et à répandre des fake news. Ceux qui croient être libres d’agir ainsi parce qu’ils sont protégés par l’anonymat de leur écran se trompent. Sommes-nous prêts à choisir une autre voie ? « Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. » (1° lect.). Choisissons la vie et marchons sur le chemin des Béatitudes. Seigneur, tu connais nos faiblesses et nos servitudes, donne-nous la sagesse afin que nous goûtions toujours plus la liberté des enfants de Dieu (Rm 8,21) !

P. Arnaud