Donne-moi à boire !

Frères et sœurs, de quoi avons-nous soif ? Notre soif ressemble-t-elle à celle des Hébreux dans le désert, soif physiologique pour contenter leur corps (cf 1° lect.) ? Ressemble-t-elle à celle de la Samaritaine, soif des relations que l’eros peut offrir pour contenter son âme ? Ou ressemble-t-elle à celle de Jésus, soif d’amour divin (agape) pour combler son cœur ? Certes, ces trois types de soifs sont respectables et doivent être assouvies. Notre corps a besoin de beaucoup d’eau (il en est constitué à 70%), notre âme a besoin d’interactions avec les autres, et notre cœur a besoin de l’amour divin : « Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant ; quand pourrai-je m’avancer, paraître face à Dieu ? » (Ps 41,3) Cet amour-là, Jésus veut nous l’offrir : « celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ». Et il ajoute : « l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » Autrement dit, celui qui laisse Dieu combler sa soif peut combler la soif des autres. Nous en avons un très bel exemple avec la Samaritaine. A la sixième heure (midi), elle avait sans doute besoin de boire de l’eau du puits, et son statut de « femme de mauvaise vie » qui l’isolait lui donnait sans doute une soif de vraie rencontre. Celle avec Jésus au bord du puits (où se sont formés les couples les plus célèbres de l’Ancienne Alliance) va combler son cœur. Elle en est à son sixième mari parce qu’aucun des 5 premiers n’a pu satisfaire pleinement ses désirs. Elle vient à la sixième heure, la plus chaude du jour où tout le monde reste chez soi, parce qu’elle ne veut rencontrer personne. Mais à la fin du récit, elle retourne (sans doute en courant, comme Marie Madeleine après la résurrection) au village pour s’adresser à tous. Elle y retourne sans sa cruche, devenue inutile puisqu’elle sait maintenant où puiser l’eau vive[i]. Cette eau, c’est l’Esprit Saint qui avait été promis par Dieu à son peuple : « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés ; de toutes vos souillures, de toutes vos idoles, je vous purifierai. Je mettrai en vous mon esprit » (Ez 36,25.27) Cette eau jaillira du Temple et donnera la vie partout où elle passera (ch.47)[ii] … Alors, avons-nous soif de cette eau vive de l’Esprit ? Et comment inciter nos contemporains, si souvent enfermés dans une quête sans fin pour assouvir leurs désirs, à en avoir soif aussi ? Regardons le Christ à l’œuvre…

 

Pour commencer, il entre en relation. Saint Jean écrit dans sa première lettre : Dieu nous a aimés le premier (Jn 4,19). C’est Dieu qui a fait le premier pas vers l’homme, non l’inverse[iii]. Ici, Jésus entre en relation avec une personne avec laquelle il aurait été politiquement correct de n’avoir aucune relation. D’abord, c’est une femme, et un homme n’aborde pas une femme aussi simplement dans la société de l’époque. Qui plus est, c’est une Samaritaine, et les Juifs – pour des raisons à la fois historiques et religieuses – ne veulent rien avoir en commun avec son peuple. Pourtant, Jésus aborde cette femme, et loin de lui parler de haut, il lui demande humblement un service : « Donne-moi à boire. » Demander un service, c’est reconnaître qu’on a besoin de l’autre, c’est donc reconnaître sa dignité. L’humilité de Jésus n’est pas feinte : il est « fatigué par la route », ce qui nous rappelle qu’« il a vécu notre condition d´homme en toute chose, excepté le péché » (prière euch. N°4)[iv].

Notre société souffre de l’individualisme et du communautarisme, qui nous poussent à voir l’autre personne ou l’autre communauté (religieuse, sociale, politique…) comme inutile, voire comme un ennemi. Même dans l’Eglise, nous pouvons être tentés d’éviter les relations avec ceux qui ne nous ressemblent pas. C’est pourquoi notre axe pastoral est depuis plusieurs années : « A la rencontre de l’Autre ».

 

La relation une fois établie, Jésus pousse la Samaritaine à s’Interroger sur le sens de son existence. Il cherche à ce que la Samaritaine prenne conscience de son insatisfaction. Il ne la juge pas, il lui manifeste seulement qu’il la connaît (« tu as eu 5 maris »). Elle se sent reconnue et aimée. Il l’invite alors à passer d’une soif de plaisirs terrestres (dont la cruche est le symbole) à une soif de l’Esprit Saint (symbolisé par l’eau vive). Les 5 maris de la femme (en lesquels certains ont vu les 5 livres du Pentateuque, qui étaient reçus des Samaritains et formaient leur loi comme celle des Juifs ; d’autres les 5 sens) témoignent que la première soif ne peut jamais être totalement assouvie. Seul le Christ, le véritable « mari » de notre âme, peut nous combler[v].

Cette femme ressemble étonnamment à tant de personnes de notre société qui se séparent de leurs conjoints ou de leurs amis parce qu’ils éprouvent vite de la déception face à leurs imperfections. Ils sont en recherche d’une perfection qu’ils ne pourront trouver que dans le Christ.

 

Jésus ne s’est pas contenté de susciter le désir de Dieu chez la Samaritaine. Il l’a ensuite assouvi en l’enseignant. D’abord, il parle clairement, sans tomber dans un syncrétisme politiquement correct : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons, nous, celui que nous connaissons, car le salut vient des Juifs ». Ensuite, il manifeste que cette vérité n’est pas synonyme d’étroitesse d’esprit et d’exclusion, au contraire : « l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père ». Jésus est le nouveau Temple (cf les marchands chassés au chapitre 2) et en même temps le véritable adorateur de son Père. Tout homme qui lui est uni par la foi et l’amour, qu’il soit juif ou païen, devient adorateur à son tour… Jésus ne s’est pas contenté de ces quelques paroles ; ensuite, il a poursuivi sa catéchèse en restant deux jours entiers auprès des Samaritains que la femme avait attirés jusqu’à lui.

Nos contemporains manquent terriblement de repères. Ils ont besoin d’enseignements, comme en témoignent l’afflux des catéchumènes qui ont vécu une rencontre avec le Seigneur. Nous sommes saturés d’informations et même de déformations de la Vérité (les fake news), mais seules une véritable formation de notre intelligence et de notre cœur peut nous combler.

 

Frères et sœurs, cherchons à ressembler à la fois à la Samaritaine et à Jésus. Le monde a soif, mais ne sait comment l’étancher. « Ce qui embellit le désert, dit le petit Prince, c’est qu’il cache un puits quelque part ». Or dans le désert de ce monde, nous connaissons où se trouve le puits d’où l’eau vive de l’Esprit jaillit. Conduisons-y nos frères ! Remarquons que Jésus, au début du récit, est « fatigué par la route » et qu’il a donc sans doute faim. Mais à la fin, il dit à ses disciples : « J’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. » Et il ajoute : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre ». Seul l’accomplissement de la volonté de Dieu peut combler la faim et notre soif de notre cœur. Alors, buvons nous-mêmes à la source d’eau vive et témoignons au monde que « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (2° lect.) Le Seigneur a soif lui aussi, il a soif de notre amour. Comme lui, n’ayons pas peur d’entrer en relation avec des non- (ou mal-) croyants de notre entourage. Poussons-les avec délicatesse à s’interroger sur le sens de leurs vies. Enseignons-leur notre Foi par nos vies et par nos paroles. C’est ainsi que le désert de ce monde se transformera en jardin d’Eden !

P. Arnaud

[i] Elle a compris cette parole de Dieu : « ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau » (Jr 2,13)

[ii] Un peu plus tard, au dernier jour de la fête des Tentes qui commémore la traversée du désert, dans lequel Moïse a fait jaillir l’eau du rocher (1° lect.), Jésus dira : « ‘Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! Comme dit l’Écriture : De son cœur couleront des fleuves d’eau vive’. En disant cela, il parlait de l’Esprit Saint qu’allaient recevoir ceux qui croiraient en lui. » (Jn 7,37-39)

[iii] Alors qu’Adam et Eve avaient péché et se cachaient, honteux de leur nudité, Il est venu jusqu’à eux pour les couvrir de peaux de bête et pour leur promettre la venue d’un Sauveur (Gn 3). Puis, lorsque les Hébreux étaient esclaves de Pharaon, c’est lui qui prit l’initiative de leur envoyer Moïse. Plus tard encore, le Fils de Dieu s’incarna sans que nous ayons mérité une telle grâce…

[iv] Ce sont nos propres fatigues que Jésus a assumées. C’est pourquoi nous aussi devons assumer les peines et les fatigues, « les joies et les espoirs, les angoisses et les tristesses des hommes de ce temps » (Vatican II, Gaudium et Spes).

[v] Saint Augustin, qui a longtemps cherché à assouvir ses désirs sensuels, a écrit : « Tard je T’ai aimée, Beauté ancienne et si nouvelle ; tard je T’ai aimée. Tu étais au-dedans de moi et moi j’étais dehors, et c’est là que je T’ai cherché. Ma laideur occultait tout ce que Tu as fait de beau. Tu étais avec moi et je n’étais pas avec Toi. Ce qui me tenait loin de Toi, ce sont les créatures, qui n’existent qu’en Toi. Tu m’as appelé, Tu as crié, et Tu as vaincu ma surdité. Tu as montré ta Lumière et ta Clarté a chassé ma cécité. Tu as répandu ton Parfum, je T’ai humé, et je soupire après Toi. Je T’ai goûté, j’ai faim et soif de Toi. Tu m’as touché, et je brûle du désir de ta Paix. » (Confessions 10,27)