Revenez à moi de tout votre cœur !

« Revenez à moi de tout votre cœur ! » (1° lect.) Frères et sœurs, sommes-nous prêts à revenir à Dieu de tout notre cœur, c’est-à-dire à nous convertir ? Tout comme nos meubles qui prennent la poussière, nos cœurs ont besoin d’être régulièrement nettoyés. Tout comme il faut distinguer les petits ménages quotidien et hebdomadaire du grand ménage de printemps, il y a une différence entre notre examen de conscience de chaque soir, nos confessions régulières et le grand temps qui s’ouvre aujourd’hui. Nous sommes entrés ce matin dans une période de 90 jours. La première étape, celle du Carême qui en durera 40, va nous conduire vers Pâques. La seconde, qui en durera 50, nous mènera jusqu’à la Pentecôte, qui est le véritable but de l’Incarnation du Fils de Dieu : il s’est fait homme pour que nous devenions fils et filles de Dieu nous-mêmes, ce qui signifie que nous vivions dans le souffle du Saint-Esprit. L’esprit du monde ne cesse de nous éloigner de Dieu et de nous « polluer », de répandre sur nos cœurs la poussière de l’orgueil, de l’égoïsme, de la violence… Lorsque dans quelques minutes nous recevrons sur nos fronts les cendres, nous nous souviendrons que nous sommes pécheurs et que nous laissons parfois nos cœurs se salir par complicité avec le mal, ou tout simplement par passivité. Les cendres nous rappelleront aussi que nous sommes des créatures, que nous sommes poussière et que nous retournerons à la poussière. Mais les cendres sont aussi un signe d’espérance, qui nous rappelle que le Saint-Esprit nous a été donné et nous est redonné sans cesse pour que nous soyons véritablement ce que nous sommes devenus par notre baptême, des fils et filles de Dieu. « Chrétien, deviens ce que tu es » disait saint Augustin. Le feu peut parfois couver sous la cendre, et reprendre lorsqu’on souffle sur elle. C’est pourquoi il est toujours possible de « renaitre de ses cendres ». Oui, nous sommes poussière, mais nous avons reçu en nous le feu de l’amour divin, et pendant ce Carême, le Seigneur veut envoyer sur nous le souffle de son Esprit pour attiser son Amour. Notre conversion consiste donc tout simplement à mieux répondre à l’amour infini que Dieu a pour nous, en mettant davantage en pratique le plus grand de tous les commandements : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit ; et ton prochain comme toi-même » (Lc 10,27) Comment y parvenir ? Jésus vient de nous indiquer 3 pistes : le partage pour grandir dans l’amour des autres[i] ; la prière pour grandir dans l’amour de Dieu ; les privations pour grandir dans l’amour de nous-mêmes. Voyons comment nous pouvons suivre ces 3 pistes.

 

Pour commencer, le Christ nous invite à faire l’aumône, c’est-à-dire à partager avec notre prochain. Souvenons-nous qu’à la fin de notre vie, le Seigneur nous jugera sur la manière avec laquelle nous nous serons comportés avec les autres, et en particulier avec les plus pauvres.  « Ce que tu as fait à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que tu l’as fait » (cf Mt 25). Ce qui différencie l’Eglise des nombreuses associations de bienfaisance, c’est cela : lorsque nous servons nos frères, nous le faisons à la fois pour Dieu, présent en eux, et par Dieu, présent en nous. Cela signifie d’abord que nous devons partager non pour nous donner bonne conscience, mais avec charité : « Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. » (1 Co 13,3) De plus, Jésus nous demande de partager avec humilité : « quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ». Quel contraste avec notre société où les dons sont souvent effectués sous le feu des projecteurs ! Notre aumône peut être matérielle (en soutenant financièrement par exemple les œuvres que notre archevêque nous propose) mais aussi spirituelle (en pardonnant à ceux qui nous ont offensés, en consolant un affligé, en conseillant une personne désemparée…[ii]). Soyons généreux car la mesure dont nous nous servons pour les autres servira de mesure aussi pour nous (Lc 6,38) !

 

Ensuite, le Christ nous invite à prier. Cette demande se situe au centre du triptyque de ses paroles, comme elle doit être au centre de nos vies. Pourquoi la mettre au centre ? Pour mettre Dieu lui-même au centre de nos vies, dans « la pièce la plus retirée ». Cela nécessite de « fermer la porte » de nos cœurs à toutes les distractions, pas seulement extérieures mais aussi intérieures. La prière est un acte difficile puisqu’il s’agit d’entrer en relation avec Quelqu’un qu’on ne voit pas. Il nous donne parfois de ressentir sa présence, et d’autres fois non. Mais justement, la prière est d’abord un acte de foi : même si je n’éprouve rien, je crois que le Seigneur est présent. Je ne prie pas pour obtenir des consolations spirituelles, mais pour m’unir par le cœur au Seigneur. Pourtant, nous l’avons dit, le Père qui est présent et voit dans le secret nous le rendra. La prière est donc aussi un acte d’espérance. Inutile d’attendre le Paradis pour recevoir notre récompense, Dieu nous l’offre dès aujourd’hui puisqu’il s’offre lui-même à nous, avec la paix et la joie de l’Esprit Saint. La prière comporte plusieurs temps : faire silence (pour se mettre en présence du Seigneur), l’écouter (à travers sa Parole), lui parler (en lui disant « merci », « pardon » ou « s’il te plaît »). Mais elle consiste surtout à l’aimer.

 

Enfin, le Christ nous invite à jeûner, c’est-à-dire à nous priver de certains biens. Le jeûne est d’abord corporel, comme aujourd’hui et le Vendredi Saint où l’Eglise nous appelle à nous passer d’au moins un repas. Il s’agit pour nous de ressentir la faim et d’être ainsi solidaires de tous ceux qui en souffrent non pas deux jours dans l’année mais tous les jours. Il s’agit aussi de prendre conscience que « l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8,3). Le jeûne peut ainsi nous rapprocher à la fois de notre prochain et de Dieu. Au-delà de la nourriture, nous pouvons nous priver d’autres bien matériels, par exemple de nos écrans. Enfin, le jeûne peut être spirituel. Le Christ nous appelle d’abord à jeûner du péché, et notamment de la médisance et de la colère. Se priver d’une parole méchante qui nous brûle les lèvres ou d’un geste violent, voilà un jeûne qui plaît à Dieu ! Plus profondément encore, le Christ nous appelle à jeûner de notre volonté propre, comme nous le redisons sans cesse dans le Notre Père : « Que ta volonté soit faite » (sous-entendu pas la mienne, comme Jésus l’a dit à Gethsémani). Le jeûne nous allège, nous simplifie, nous libère… Il nous aide à nous aimer davantage nous-même.

 

Ainsi, le partage, la prière et les privations sont des moyens privilégiés pour nous convertir. Tout comme l’amour de Dieu, du prochain et de soi-même ne forment qu’un seul commandement, « les trois ne font qu’un et se donnent mutuellement la vie » (St Pierre Chrysologue). Ils demandent des efforts de notre part, mais ils sont surtout des appels à la grâce. Soyons volontaires, mais pas volontaristes, laissons Dieu lui-même agir en nous et en nous entraidant les uns les autres. C’est ainsi que sous les cendres de ce jour, l’Esprit Saint va attiser le feu de l’amour divin, ce feu qui nous illuminera d’abord au début de la Vigile pascale, et qui apparaîtra sous formes de langues sur les apôtres à la Pentecôte. Voici la véritable récompense que Jésus nous a promise (nous avons entendu ce mot quatre fois dans l’évangile) : passer de la cendre au feu. Lorsque j’étais à Tor Vergata lors des JMJ de Rome en 2000, le pape Jean-Paul II nous avait dit : « Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettrez le feu au monde entier ! » Frères et sœurs, laissons le Seigneur nous embraser de son amour pendant ce Carême afin que nous puissions nous-même éclairer et réchauffer notre monde perdu dans les ténèbres de l’ignorance et transi du froid de la haine et de l’indifférence ! Revenons à Lui de tout notre cœur !

P. Arnaud

 

[i] L’expression « faire l’aumône » qui est utilisée dans l’évangile a été dénaturée. Pour beaucoup de nos contemporains, elle signifie seulement donner une petite pièce à un pauvre dans la rue ou envoyer un chèque à une association. Certes, ces actions sont bonnes, à condition toutefois de n’être pas seulement des moyens pour se donner bonne conscience. Ce qui importe vraiment, c’est de donner avec amour, comme saint Paul l’écrivait aux Corinthiens : « Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. » (1 Co 13,3)

[ii] L’Eglise distingue ainsi 7 œuvres de miséricorde spirituelle : conseiller ceux qui sont dans le doute, enseigner les ignorants, avertir les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les personnes qui nous ennuient, prier Dieu pour les vivants et pour les morts.