Méditation de son Éminence le Métropolite Dimitrios de France
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit,
« Il y a un seul corps et un seul Esprit : comme vous avez été appelés à une seule espérance » (Éph. 4,4). Ces paroles de saint Paul ne sont pas un simple slogan ou une jolie maxime morale, mais une révélation profonde du mystère de l’Église — ce mystère vécu dans l’aujourd’hui de notre histoire par la fulgurante entrée du Créateur dans sa création.
Saint Paul n’énonce rien de léger : il parle du corps et de l’Esprit, de vocation et d’espérance. Il dévoile la dimension ontologique de l’unité chrétienne : la vie même de Dieu, donnée à l’Église comme communion vivante. Cette communion ne se réduit pas à une entente institutionnelle ou à un accord doctrinal, si essentiels qu’ils puissent être ; elle plonge ses racines dans l’abîme du don trinitaire.
Aussi, nous comprenons que l’unité n’est pas une construction humaine, mais une réalité mystique où les fidèles sont incorporés au Christ, à sa vie, à son enseignement, à ses souffrances et à sa résurrection. Celui qui a dit « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » donne à son Église un Corps vivant. Ce Corps est l’Église elle même, une communion de personnes vivantes en Christ, animées par l’Esprit et répondant à la promesse du Père céleste. Citons ici ces mots fameux de saint Grégoire le théologien, par qui nous voyons le mystère de « l’unité dans la diversité » exprimé de manière si limpide : « À peine ai-je conçu l’Un que je suis illuminé par la splendeur des Trois ; à peine les ai-je distingués que je suis ramené vers l’Un. Lorsque je pense à l’un quelconque des Trois, je le pense comme le Tout, et mes yeux se remplissent de lumière, tandis que la plus grande part de ce que je contemple m’échappe. »
Quand l’apôtre des Nations parle d’un « seul corps », il parle de cette réalité sacramentelle ; il parle du Christ lui même que nous revêtons. L’unité chrétienne est d’abord participation au Corps du Christ. Quand vous entrez dans la vie de prière, quand vous vous tenez devant l’icône du Christ, vous êtes déjà appelé à faire corps avec Lui. L’Église est ce lieu où nos différences, nos langues, nos cultures, nos histoires — toutes nos diversités — sont accueillies et transformées dans une seule vie.
La foi chrétienne n’est pas une doctrine à défendre, mais une expérience vivante de communion avec le Christ et avec notre prochain. L’Église ne cherche pas à absorber l’autre dans une uniformité stérile, mais à épanouir la diversité des dons dans l’unité du Corps.
Mais saint Paul ne parle pas seulement d’« un seul Corps », il dit aussi « un seul Esprit ». L’Esprit Saint est le don intérieur qui unifie, sanctifie et vivifie le Corps. Sans l’Esprit, notre quête d’unité serait un projet moral sans substance, une tentative humaine insuffisante face à la multiplication de nos divisions.
Dans un monde où le christianisme est une réalité fragmentée, où les blessures historiques, culturelles et théologiques pèsent lourdement, l’Esprit Saint reste le cœur battant de toute espérance chrétienne commune. L’Esprit n’efface pas les traditions, mais il les transfigure dans un mouvement de communion qui dépasse les limitations humaines. Là où l’esprit humain s’épuise, l’Esprit souffle encore ; là où nos yeux se ferment, l’Esprit ouvre un horizon nouveau.
L’unité n’est pas la somme de stratégies œcuméniques, aussi intelligentes soient elles, mais l’acceptation humble de notre dépendance à l’Esprit. Une Église qui prie ensemble est une Église où l’Esprit est invité. Et c’est précisément ce que cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens nous offre : un espace où chrétiens de diverses traditions se rassemblent pour que l’Esprit de Dieu soit le véritable « consolateur », le paraclet par qui et en qui la réconciliation adviendra. Ainsi que le Patriarche œcuménique Athénagoras a pu le dire avec confiance : « En réalité, même si les Églises d’Orient et d’Occident se sont éloignées les unes des autres par des fautes connues du seul Seigneur, elles ne se sont pas éloignées dans leur communion au mystère du Dieu-Homme Jésus et de Son Église, dans laquelle l’union du divin et de l’humain se prolonge. »
Finalement, la dernière dimension de la parole de Paul est également capitale : « une seule espérance ». L’espérance chrétienne n’est pas un vœu pieux ; c’est l’attente confiante de la plénitude de la vie en Dieu, déjà commencée, déjà semée en nous par la Résurrection du Christ.
Nous croyons que le Christ a vaincu la mort, et qu’ici et maintenant nous sommes appelés à vivre cette victoire dans l’unité. L’espérance est donc un faisceau de lumière qui traverse toutes nos divisions, souffrances et malentendus. Elle n’est pas naïve, car elle reconnaît nos blessures réelles ; elle est plutôt une force intérieure, une présence de l’avenir divin en nous.
L’unité est donc une espérance eschatologique, une anticipation de la communion des saints, un avant goût de la Jérusalem céleste où tout différend sera dépassé dans l’amour de Dieu. Nous tenons fermement à cette vision qui ne dissout pas l’histoire, mais l’intègre dans la vie du Royaume. Dans ce même esprit, il convient de reconnaître et de célébrer l’apport de l’Église apostolique arménienne qui a façonné si profondément l’élaboration de cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens.
C’est pourquoi, chers frères et sœurs en Christ, cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens n’est pas une simple rencontre entre responsables religieux. Elle est une école de conversion du cœur. Prier ensemble signifie reconnaître que notre unité est d’abord un don à accueillir et non une conquête à aller chercher.
Dans le dépouillement de toute prétention, nous découvrons que nos divisions mêmes peuvent devenir des lieux où l’Esprit nous enseigne l’humilité et la patience. Par la prière commune, nous faisons l’expérience que l’unité n’est pas d’abord une unanimité immédiate, ni uniformité mais une marche, un devenir vers la pleine communion. C’est cette expérience à laquelle nous avons eu l’honneur de participer lorsque Sa Sainteté le Pape Léon XIV a retrouvé Sa Toute-Sainteté le Patriarche œcuménique Bartholomée à Nicée, à l’occasion du 1700e anniversaire du Premier Concile œcuménique, en novembre dernier.
Enfin, cette unité que nous cherchons n’est pas seulement pour nous. Elle est un témoignage prophétique pour le monde. Dans un monde marqué par la dispersion, la méfiance, les conflits, notre appel à l’unité est une lumière qui brille dans les ténèbres.
Quand nous, chrétiens, cherchons véritablement à vivre comme un seul Corps, animé par un seul Esprit, portant une seule espérance, alors nous participons à la guérison des blessures du monde. Parce que l’Esprit qui nous unit est le même qui donne à toute l’humanité la possibilité de se tourner vers Dieu, vers la paix, vers la réconciliation.
C’est là le défi que nous lançons à nous-mêmes et à tous les chrétiens : non pas une unité sur la base du plus petit dénominateur commun, mais une unité qui nous élève, nous transforme, et nous envoie en mission.
Chers frères et sœurs en Christ,
En cette Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, rappelons nous que l’unité n’est pas qu’une idée, mais une réalité spirituelle vivante : un seul Corps, un seul Esprit, une seule espérance. Que l’Esprit Saint nous enseigne à rester humblement ouverts, à accueillir la diversité comme une richesse, à marcher ensemble vers la plénitude de la vie en Christ.
Que notre prière soit authentique, que nos cœurs soient ouverts, que notre espérance soit ferme : car c’est le Christ qui nous appelle à cette unité, et c’est l’Esprit qui nous y guide.
Amen.