Témoins de la miséricorde divine
Frères et sœurs, comment pouvons-nous être des témoins de la miséricorde de Dieu ? Parmi tous ses attributs (la toute-puissance, l’omniscience, la justice…), l’amour est le plus important car « Dieu est amour » (1Jn 4,8). L’amour a de multiples visages, mais celui qui nous concerne plus est la miséricorde. Saint Jean-Paul II a été tellement habité par sa foi en la miséricorde divine, dont Faustine Kowalska (sa compatriote qu’il a lui-même canonisée) était devenue un témoin privilégié, qu’il a institué cette fête du 2ème dimanche de Pâques… Par définition, le miséricordieux est celui dont le cœur se laisse toucher par la misère de l’autre. Il est touché non seulement dans ses sentiments, mais aussi dans ses actions : non seulement il est ému, mais encore il tend une main secourable. Notre Dieu s’est révélé comme infiniment riche en miséricorde. Cela apparaît déjà dans l’Ancienne Alliance, par exemple lorsqu’Il libère son peuple d’Egypte[i]. Mais sa miséricorde est pleinement révélée par le Christ, en qui nous voyons le Père. En mourant sur la Croix, il nous témoigne de son Amour infini, qui n’a pas reculé devant la souffrance. En ressuscitant, il va encore en témoigner vis-à-vis des disciples, qui sont enfermés dans le Cénacle mais surtout en eux-mêmes. Pourquoi cet enfermement ? Parce qu’ils éprouvent des regrets et de la culpabilité par rapport au passé. Parce qu’ils ont des difficultés à bien se diriger dans le présent. Parce qu’ils ressentent des peurs vis-à-vis de l’avenir. Le Ressuscité, dans sa Miséricorde, vient les délivrer de leurs tombeaux. Pour les libérer des regrets et de la culpabilité, il leur donne sa paix. Pour les libérer de leurs angoisses du présent, il donne un sens à leur vie. Pour les libérer de leurs peurs de l’avenir, il leur donne sa force.
Pour commencer, le Ressuscité libère ses disciples des regrets et de la culpabilité. Sa première parole est : « La paix soit avec vous ! » (qu’il leur répète une deuxième fois, puis une 3ème fois avec Thomas, tant leurs blessures sont profondes). Ils souffrent certainement d’un immense sentiment de culpabilité. Ils ont abandonné leur Maître au jardin de Gethsémani. Chez Judas, qui l’avait trahi, ce sentiment a été tellement oppressant qu’il a mis fin à ses jours. Pierre, au contraire, qui n’avait pas fait mieux puisqu’il l’avait renié 3 fois, a su se laisser regarder par Jésus après le chant du coq, et il a ensuite pleuré amèrement. C’était une première étape dans sa guérison, mais il en faudra d’autres. Après celle-ci au Cénacle, il en faudra une troisième, lorsque Jésus lui demandera 3 fois « m’aimes-tu ? », et le confirmera dans sa mission (Jn 21). Notons que le pardon des péchés ne signifie pas leur oubli. Le Ressuscité porte encore les traces de sa Passion. S’il montre ses mains et son côté à ses disciples, ce n’est pas pour « remuer le couteau dans la plaie », c’est au contraire pour montrer à ses disciples que sa miséricorde est plus forte que leurs péchés.
Ensuite, le Ressuscité libère ses disciples de leurs angoisses du présent. « Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va », écrit Sénèque. L’homme qui n’a pas de but ne peut pas savoir quel chemin prendre, et il éprouve l’angoisse de sa liberté, comme Sartre l’a beaucoup souligné. Il écrit dans L’Etre et le Néant : « L’homme est condamné à être libre ». Les disciples, après la mort de Jésus, ne savaient plus que faire de leurs existences, à l’image des disciples d’Emmaüs qui s’éloignaient tout tristes de Jérusalem. Eux aussi étaient enfermés en eux-mêmes, au point que « leurs yeux étaient aveuglés, et qu’ils ne reconnaissaient pas » Jésus (Lc 24,16) Mais le ressuscité redonne du sens à l’existence des disciples : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ». Il leur donne alors une mission : « Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus ». Il envoie ses disciples témoigner de la miséricorde de Dieu, dont ils sont les premiers bénéficiaires[ii]. Pourquoi maintenir les péchés de certains ? Parce que le Seigneur est prêt à pardonner tous les péchés, mais il ne peut le faire que si l’homme est prêt à accueillir son pardon, et donc à se reconnaître pécheur.
Enfin, le Ressuscité libère ses disciples de leurs peurs de l’avenir. Ils avaient « verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs ». Ils avaient bien compris que leur vie était en danger, comme Jésus lui-même le leur avait d’ailleurs clairement annoncé avant sa Passion : « On portera la main sur vous et on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom. » (Lc 21,12) Et il avait ajouté : « Ce sera pour vous l’occasion de rendre témoignage » (qui se dit martyras, en grec). Ce témoignage jusqu’au sang, ils vont tous le rendre, mais il faudra d’abord que le Seigneur envoie sur eux son Esprit, dont l’un des dons (celui au centre du septénaire) est celui de force : « ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de pondération » écrit Paul à Timothée (2Tm 1,7) . Le Seigneur envoie cet Esprit d’abord ce premier soir de la résurrection (il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint »), puis le jour de la Pentecôte (Ac 2). Parfois, le Seigneur recommence une action, non parce qu’Il l’a ratée la première fois, mais parce que nous-mêmes avons besoin de temps[iii]. C’est ainsi que non seulement il dit 2 fois « la paix soit avec vous ! », mais que quand il revient 8 jours plus tard, les apôtres sont toujours enfermés dans le Cénacle et qu’il redit cette parole une 3ème fois. Et Thomas lui-même a eu besoin d’entendre d’abord le témoignage des autres apôtres le premier jour de la semaine, avant d’accepter de croire le huitième jour… C’est seulement à partir de la Pentecôte que les apôtres n’auront plus peur des autorités, et qu’ils braveront leurs menaces jusqu’à leur déclarer : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » (Ac 5,29) Notons que ceux qui les écouteront, eux, auront encore peur, malgré leur conversion : « Personne d’autre n’osait se joindre à eux ; cependant tout le peuple faisait leur éloge ; de plus en plus, des foules d’hommes et de femmes, en devenant croyants, s’attachaient au Seigneur » (1° lect.) Eux aussi, et nous en faisons partie, auront besoin de la force de l’Esprit, que le Seigneur nous offre dans le sacrement de confirmation… Quant à Thomas, il est allé annoncer l’évangile en Orient, et il a été martyrisé en Inde, où on vénère aujourd’hui encore son tombeau.
Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur est infiniment riche en miséricorde. Alors, sachons non seulement l’accueillir pour nous-mêmes, mais laissons-nous aussi envoyer pour en témoigner aux autres. Par sa Parole et par le souffle de son Esprit, le Seigneur nous délivre des regrets du passé et de la peur de l’avenir, et il donne un sens à notre présent. Contrairement aux apôtres, nous n’accomplirons peut-être pas de grands « prodiges » (1° lect.). Mais nous pourrons leur ressembler en ce qu’ils vivaient avec la première communauté chrétienne : « les frères étaient fidèles à écouter l’enseignement des Apôtres et à vivre en communion fraternelle, à rompre le pain et à participer aux prières. La crainte de Dieu était dans tous les cœurs […] ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité ». Rompre le pain renvoie bien sûr à l’eucharistie, où nous pouvons toucher le Seigneur, comme Thomas a pu le faire, et même le faire venir en nous-même ! Quelle grâce inouïe ! Alors, comme lui, adorons le Christ en le reconnaissant comme notre Seigneur et notre Dieu, et témoignons partout de sa miséricorde infinie.
P. Arnaud
[i] Il déclare à Moïse : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances » (Ex 3, 7) et il envoie Moïse pour le délivrer.
[ii] Œuvres de miséricorde corporelle
- donner à manger aux affamés
- donner à boire à ceux qui ont soif
- vêtir ceux qui sont nus
- accueillir les pèlerins
- assister les malades
- visiter les prisonniers
- ensevelir les morts.
Œuvres de miséricorde spirituelle
- conseiller ceux qui sont dans le doute
- enseigner les ignorants
- avertir les pécheurs
- consoler les affligés
- pardonner les offenses
- supporter patiemment les personnes ennuyeuses
- prier Dieu pour les vivants et pour les morts.
[iii] C’est ainsi que Jésus a guéri l’aveugle de Bethsaïde : « Après lui avoir mis de la salive sur les yeux et lui avoir imposé les mains, il lui demandait : “Aperçois-tu quelque chose ?” Et l’autre, qui commençait à voir, de répondre : “J’aperçois les gens, c’est comme si c’était des arbres que je les vois marcher.” Après cela, il mit de nouveau ses mains sur les yeux de l’aveugle, et celui-ci vit clair et fut rétabli, et il voyait tout nettement, de loin. » (Mc 8,23-25). Devant le tombeau vide, Marie Madeleine a dû se retourner 2 fois avant de reconnaître Jésus (Jn 20).