Cherchons d’abord le Royaume !

Frères et sœurs, que cherchez-vous ? Cette question que Jésus pose à ses premiers disciples (Jn 1,38), et que Dieu avait posée à Salomon – « demande ce que je dois te donner » (1° lect.) – il la pose à chacun d’entre nous. Cherchons-nous la richesse ? la gloire ? le bien-être ? le plaisir ? la santé ? Tous, nous avons des aspirations, qui sont autant de moteurs et de gouvernails pour nos existences. Mais la question est de savoir s’ils nous font aller dans la direction du bonheur, ou au contraire nous en éloignent. La sagesse demandée par Salomon (« un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal ») est une aptitude qui nous permet de goûter (sapientia en latin, vient de saperer, goûter) le bonheur dès ici-bas, en prenant conscience que le Royaume est présent au milieu de nous et en vivant selon ses lois. Elle a plusieurs caractéristiques, que les 3 paraboles de ce dimanche laissent apparaître : l’émerveillement, la détermination et la prudence. La première parabole nous révèle que le Royaume des cieux est à accueillir comme un trésor que l’on découvre dans un champ, c’est-à-dire comme une grâce. La deuxième nous invite à rechercher activement ce Royaume, comme des négociants en quête de perles fines. La troisième nous appelle à être vigilants pour savoir rejeter le mal : autrement, nous pourrions ne jamais entrer dans ce Royaume, et être jetés « dans la fournaise », là où « il y aura des pleurs et des grincements de dents ».

 

 Premièrement, le Royaume des cieux doit être accueilli avec émerveillement, car il est avant tout une grâce. « Nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. » (1 Jn 4,19) Jésus nous révèle l’amour prévenant de Dieu à l’aide de la parabole du trésor. Celui qui le découvre n’a aucun mérite particulier, si ce n’est celui d’avoir labouré son champ (ce que Lafontaine indique magnifiquement dans sa fable, Le laboureur et ses enfants)[i]. Mais il a l’intelligence de le cacher de nouveau et de vendre tout ce qu’il possède pour acheter le champ… Quel est ce trésor ? Nous l’avons dit il y a quelques minutes en récitant le psaume 118 : « Mon bonheur c’est la loi de ta bouche, plus qu’un monceau d’or ou d’argent ». Toute la Loi trouve son accomplissement dans le Christ, Verbe fait chair. Il est la Parole (et donc la Loi) de Dieu, le véritable trésor caché dans le champ (i.e. le monde).

Prenons des exemples. Le premier est celui du jeune roi Salomon. Rien ne le prédestinait à devenir le plus sage des rois, alors qu’il était le fruit d’un adultère et d’un meurtre (commis par son père David). Au contraire, le Seigneur le bénit abondamment, en lui donnant ce qu’il avait demandé (la sagesse) de façon surabondante (à tel point que tous les livres dits de sagesse lui sont attribués). Deuxième exemple, la Vierge Marie, au moment de l’Annonciation, a su dire « oui » à la grâce qui lui était proposée. Nous devons cultiver l’esprit d’enfance car « quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera pas. » (Mt 18,3)

 

Le Royaume de Dieu est une grâce à accueillir, mais aussi à rechercher. Parfois, comme le Bien-aimé du Cantique des Cantiques, le Seigneur semble se cacher pour nous inciter à le chercher. C’est souvent la deuxième étape de la vie spirituelle : après les « consolations » abondantes reçues dans les premiers temps après la conversion, on est confronté à des « désolations ». C’est alors qu’il faut persévérer, à l’exemple de sainte Teresa de Calcutta qui connut cette sécheresse pendant des dizaines d’années tout en continuant à servir les plus pauvres avec une fidélité héroïque. C’est ce à quoi Jésus nous exhorte avec la deuxième parabole, qui complète la première : « Le Royaume des cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle. » Trouver la perle de grande valeur peut demander beaucoup de temps et d’efforts, mais « qui cherche trouve » (Mt 7,8). Il peut sembler fou de renoncer à tout et de concentrer toute sa richesse sur une petite perle, qu’on peut perdre si facilement. Mais cet homme est en quête d’absolu, il ne peut se contenter de perles de pacotille qui, pour des non-initiés, brillent comme les vraies, mais n’ont en fait qu’une faible valeur.

Prenons un nouvel exemple, celui de saint Paul. Après avoir été « trouvé » par le Christ (ce dont il n’a cessé de s’émerveiller), il l’a cherché lui-même avec détermination : « A cause du Christ, j’ai tout perdu ; je considère tout comme des balayures, en vue d’un seul avantage, le Christ. » (Ph 3,8) La quête peut être parfois très difficile, et c’est pourquoi il nous avertit : « Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. » (Ac 14,22) Mais Dieu se sert de tout, même du mal, pour nous aider à trouver la perle de grand prix : « Quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. » (2° lect.) C’est dans ce sens que la petite Thérèse, fidèle au message de Paul, a pu écrire que « tout est grâce ».

Puisque le Royaume de Dieu est une grâce à accueillir et à rechercher, on peut aussi passer à côté. Celui qui sème l’ivraie cherche sans cesse à nous en détourner, c’est pourquoi nous devons être vigilants. « Le Royaume des cieux est encore comparable à un filet qu’on jette dans la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien. » A la fin du monde, il y aura un jugement, et certains seront « jetés dans la fournaise » : au-delà de l’image, nous comprenons que, comme le jeune homme riche, nous pouvons refuser d’entrer dans le Royaume, et connaître alors la tristesse et la souffrance. On n’abandonne généralement pas Dieu en un seul jour. C’est souvent une succession de petits compromis, de négligences, de choix apparemment sans importance qui finissent par éloigner peu à peu notre cœur du véritable trésor. Voilà pourquoi Jésus nous appelle à la vigilance. Chaque décision, même la plus humble, peut nous rapprocher de lui ou nous en éloigner.

Le roi Salomon, qui avait demandé la Sagesse et l’avait pratiquée au début de son règne, a ensuite détourné son cœur vers ses femmes étrangères (1 R 11). L’apôtre Pierre, juste après avoir reconnu en Jésus le Messie, éclairé par le Père, est repris très fermement par son Maître lorsqu’il veut le détourner de sa mission : « Arrière, Satan ! » Ces exemples nous montrent qu’aucune grâce reçue ne nous dispense de la vigilance. Jusqu’au bout, nous avons à choisir entre la logique du Royaume et celle du monde. C’est dans nos choix de chaque jour que nous préparons notre éternité.

 

Ainsi, frères et sœurs, l’émerveillement permet d’accueillir en nous le germe du Royaume, la détermination le fait grandir, et la vigilance le protège. Le mot « vacances » vient du latin vacare, qui signifie « se vider ». Cet été, vidons-nous de tout ce qui nous encombre pour accueillir en nous le Royaume que Jésus est venu inaugurer au milieu de nous. (Lc 17,21) Cherchons-le en particulier dans les Ecritures, à l’invitation de Jésus : « Tout scribe devenu disciple du Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien. » Dans le trésor de son cœur, saint Matthieu a su tirer du neuf (les paroles de Jésus) et de l’ancien (celles de l’Ancien Testament). Nous aussi, amassons les richesses de la Bible, et partageons-les avec nos prochains. Loin de nous appauvrir, ce partage nous rendra toujours plus riches… Seigneur, accorde-nous le don de sagesse comme tu l’as accordé à Salomon, et garde notre cœur tourné vers ton Royaume, notre véritable trésor !

P. Arnaud

[i] A son époque, alors qu’il n’y avait pas de banques, on gardait ses économies et on les cachait le mieux possible, par exemple en les enterrant dans son champ. Il arrivait que le propriétaire meure sans avoir pu révéler son secret, ce qui explique que l’on pouvait ensuite le découvrir par hasard, comme ici le laboureur que le nouveau propriétaire du champ a embauché.