Venez à moi, vous tous qui peinez

Frères et sœurs, comment trouver le vrai repos ? L’été est un temps propice pour le repos. Re poser le corps, l’esprit, l’âme… Mais par expérience, nous savons que nous ne trouvons pas toujours ce repos que nous désirons. Selon une étude récente, 2,5 millions de Français seraient aujourd’hui en situation d’épuisement professionnel. Il peut nous arriver de négliger le repos (d’où l’importance du 3ème commandement, celui du sabbat), ou de le confondre avec l’oisiveté ou le divertissement[i]… Certains cherchent dans le plaisir l’oubli de leur fatigue. Mais saint Paul nous avertit : « Si vous vivez selon la chair, vous allez mourir ; mais si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez. » (2° lect.) Le vrai repos nous est donné par l’Esprit et par le Christ qui nous appelle : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. »  Cette exhortation, Jésus la prononce alors que lui-même pourrait ployer sous le fardeau de « l’échec » dans son ministère : il vient de comparer ses contemporains à des « gamins » qui ont rejeté aussi bien Jean comme un « possédé » que lui-même comme « un glouton et un ivrogne » (Mt 11,16-19), et il a fait « des reproches aux villes où avaient eu lieu la plupart de ses miracles, parce qu’elles ne s’étaient pas converties » (Mt 11,20) … Mais loin de se décourager, il exulte « sous l’action de l’Esprit Saint » (Lc 10,17) et se tourne vers Dieu, qu’il appelle « Père, Seigneur du ciel et de la terre ». Dans cette expression apparaissent les deux premiers dons de cet Esprit : la crainte, qui nous permet de reconnaître la toute-puissance du Créateur, « Seigneur du ciel et de la terre », et la piété, grâce à laquelle nous nous abandonnons avec confiance entre ses bras, comme dans ceux d‘un père. Alors que Jésus pourrait être accablé, il se tourne dans l’Esprit vers son Père et vers ses frères, particulièrement ceux qui peinent sous le poids du fardeau. Parfois, en ce moment peut-être, nous en faisons partie. Alors, écoutons Jésus, qui nous livre les 2 secrets du repos : l’humilité – fondement de la vie spirituelle, et la charité – son sommet.

 

Le premier secret du repos est l’humilité : « ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (nepiois, mot à mot les petits enfants). Cette exclamation correspond parfaitement à la première béatitude : « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5,3) Alors que le sage et le savant se fient à leur propre sagesse et savoir, le tout-petit ne se fie qu’à Dieu. C’est pourquoi Jésus dira également à propos des enfants : « le Royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent » (Mt 19,14). Un petit enfant, s’il ne faisait pas confiance à ses parents, ne pourrait pas grandir. C’est le drame des pharisiens et des scribes : parce qu’ils se considèrent comme sages et savants, ils refusent de se laisser guider par un pauvre charpentier d’une bourgade de Galilée. Les mages, au contraire, se prosternent devant le petit enfant de la crèche, sans se laisser aveugler par l’orgueil. Les premiers vivent sous l’emprise de la chair, alors que les seconds vivent sous l’emprise de l’Esprit (cf 2° lect.). Avant eux, l’Ancien Testament nous offre plusieurs exemples d’humilité. Le plus beau est sans doute celui de Moïse, qualifié « d’homme le plus humble que la terre ait porté. » (Nb 12,3) Son handicap (le bégaiement sans doute) l’a porté à reconnaître qu’il avait besoin des autres, en particulier de son frère Aaron, son porte-parole. Lorsque celui-ci et sa sœur Myriam le jalousent, il ne leur en tient pas rancune. Lorsque Eldad et Medad s’éloignent du camp et reçoivent malgré tout l’Esprit comme les autres anciens, lui-même n’éprouve aucune jalousie et désire au contraire que le Seigneur fasse de tout son peuple un peuple de prophètes (Nb 11,28‑29)[ii] Cette humilité n’est pas fausse modestie, ni mépris de soi : elle consiste à reconnaître, comme Marie le chante dans son Magnificat, que Dieu « s’est penché sur son humble servante » et fait pour elle des merveilles. Le prophète Zacharie avait bien compris la force de l’humilité en annonçant que le Messie viendrait « pauvre et monté sur un âne » (1° lect.) et non sur un char comme les rois de la terre, ce qui adviendra lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem.

 

Le second secret du repos est la charité : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. » Pour les hommes et femmes du XXI° siècle que nous sommes, cette image peut sembler soit opaque – parce que nous ne connaissons pas le monde rural, soit choquante -parce qu’un joug nous suggère l’esclavage[iii]. En réalité, le joug est une des plus grandes inventions de l’humanité, au même titre que la roue. Dans l’Antiquité, on imagina de dompter et d’atteler deux taureaux ensemble. Ainsi, la force de ces derniers, au lieu d’être destructrice, devient féconde, permettant de tracer un sillon dans lequel on peut semer puis moissonner. Il faut savoir que dans un attelage, un des deux animaux (normalement des bœufs) dirige, tandis que l’autre se laisse guider[iv]. Et le joug n’est pas fabriqué à la chaîne, mais en fonction de l’animal qui devait le recevoir.

Que pouvons-nous en déduire ? Le Christ nous propose de le laisser guider notre vie, au lieu de nous abandonner à notre nature laissée à elle-même, qui ne tend vers rien de constructif. Par nos seuls instincts, nous ressemblons à des animaux sauvages, vivant pour eux-mêmes et parfois destructeurs. Sous le joug du Christ, au contraire, notre vie s’humanise et nous devenons paradoxalement de plus en plus libres, capables de tracer un sillon dans notre cœur et de le rendre fécond.

Quel est ce joug que le Christ nous propose de porter avec lui ? Pour le connaître, il suffit de relire tous les commandements des 4 évangiles. Mais ils peuvent être résumés en un seul : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15,12). Le joug du Christ est celui de l’amour, à la fois pour Dieu, pour mon prochain et pour moi-même.  Saint Jean écrit dans sa première lettre : « l’amour de Dieu, c’est cela : garder ses commandements. Ses commandements ne sont pas un fardeau, puisque tout être qui est né de Dieu est vainqueur du monde. Et ce qui nous a fait vaincre le monde, c’est notre foi.   (1 Jn 5,3‑5) La foi n’est donc pas le pesant fardeau qu’imaginent certains, elle nous donne au contraire des ailes[v]. Oui, le joug du Christ est facile à porter, et son fardeau, léger. Pourquoi ? Parce qu’il est « doux et humble de cœur ». Non seulement il ne nous tente jamais au-delà de nos forces (cf 1Co 10,13), mais son joug nous correspond de façon unique. Et nous recevons avec lui le Saint-Esprit, le consolateur, le défenseur.

 

Ainsi, frères et sœurs, le véritable repos nous est donné par le Christ et se trouve dans l’humilité et le commandement de l’amour. Soyons lucides : nous connaîtrons toujours des moments d’épreuve et de fatigue, à l’image de Moïse qui n’évita l’épuisement que grâce aux conseils de son beau-père Jethro (Ex 18,14-24) et qui en vint cependant plus tard à demander la mort tant sa charge de pasteur était lourde (Nb 11,15). Jésus lui-même exprima cette plainte : « Génération incroyante et dévoyée, combien de temps devrai-je vous supporter ? » (Mt 17,17 & Mc 9,19)[vi] Cependant, la fatigue de celui qui se donne à Dieu et à son prochain est comme transfigurée par le repos qu’il goûte en même temps par la présence en lui de celui qui est doux et humble de cœur… Ce n’est qu’après notre mort que nous pourrons le connaître en plénitude, comme nous le rappelle la formule inscrite sur tant de stèles funéraires : « Requiescat in pace ». Mais même alors, ce repos ne signifiera pas l’oisiveté, comme l’a souligné la petite Thérèse qui, avant de mourir, a promis de « passer son Ciel à faire du bien sur la Terre »[vii]… Beaucoup de nos contemporains ploient sous le poids du fardeau. Pourtant, jamais une société n’a offert autant de loisirs, aussi bien en temps (nos ancêtres n’étaient pas aux 35h) qu’en choix d’activités. Beaucoup cherchent le repos dans de multiples divertissements mais ceux-ci ne peuvent le leur donner, au contraire, certains les font ployer encore davantage (songeons à l’essor de la consommation de drogues). Montrons-leur avec humilité et charité que seul le joug du Christ peut leur donner les ailes dont ils rêvent pour monter vers le Ciel, les ailes du Saint-Esprit.

P. Arnaud

[i] Un terme que dénonçait souvent Blaise Pascal.

[ii] De même, le roi David en fuite devant son fils Absalom. Alors que Abishaï veut tuer Shimeï qui lui lance des pierres, David lui répond : « Même celui qui est mon propre fils s’attaque à ma vie : à plus forte raison ce descendant de Benjamin ! Laissez-le maudire, si le Seigneur le lui a ordonné. Peut-être que le Seigneur considérera ma misère et me rendra le bonheur au lieu de sa malédiction d’aujourd’hui. » (2 S 16,11 12)

[iii] Ainsi, au IVe siècle av. JC, 40.000 soldats romains passèrent sous le joug des Samnites après leur défaite aux Fourches Caudines.

[iv] Le mot yoga est issu de la même racine, yug en indo-européen. Par lui, ses pratiquants cherchent à atteindre l’harmonie intérieure, grâce à une discipline physique et mentale rigoureuse.

[v] Pape Benoît XVI aux JMJ de Cologne.

[vi] Entre les deux, le prophète Isaïe dit aussi « Il ne vous suffit donc pas de fatiguer les hommes : il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu ! » (Is 7,14)

[vii] Elle écrit au P. Adolphe Roulland, son frère spirituel, missionnaire en Chine : « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l’Eglise et les âmes, je le demande au bon Dieu et je suis certaine qu’Il m’exaucera. Les Anges ne sont-ils pas continuellement occupés de nous sans jamais cesser de voir la Face divine, de se perdre dans l’Océan sans rivages de l’Amour ? Pourquoi Jésus ne me permettrait-Il pas de les imiter ? Mon Frère, vous voyez que si je quitte déjà le champ de bataille, ce n’est pas avec le désir égoïste de me reposer, la pensée de la béatitude éternelle fait à peine tressaillir mon cœur, depuis longtemps la souffrance est devenue mon Ciel ici-bas et j’ai vraiment du mal à concevoir comment je pourrai m’acclimater dans un Pays où la joie règne sans aucun mélange de tristesse. Il faudra que Jésus transforme mon âme et lui donne la capacité de jouir, autrement je ne pourrai supporter les délices éternels. »