N’ayez pas peur !

De quoi avons-nous peur, frères et sœurs ? Mercredi prochain, le 12 août, beaucoup d’entre nous lèveront les yeux vers le ciel : une éclipse solaire fera pâlir puis presque disparaître le soleil en plein jour, avant qu’il ne revienne dans tout son éclat. Mais parce que nous sommes prévenus, nous n’aurons pas peur, contrairement aux Incas qui ont été épouvantés lors de l’éclipse qui est survenue dans Tintin et le Temple du soleil. Dans l’évangile de ce dimanche, les disciples sont autant épouvantés que les Incas. Eux aussi connaissent un obscurcissement soudain, non pas du soleil, mais de leur confiance, au cœur d’une nuit où tout semble vaciller. La peur qu’ils éprouvent est tellement grande qu’elle leur fait « pousser des cris » lorsqu’ils voient Jésus venir vers eux sur la mer, tel un fantôme. Cette vision survient vers la fin d’une nuit où ils se sont probablement sentis abandonnés par leur Maître, alors que leur barque était à une bonne distance de la terre, battue par les vagues car le vent leur était contraire. Contrairement à l’éclipse qui a été annoncée depuis des siècles, l’obscurité dans laquelle ils sont plongés est totalement inattendue. Elle survient juste après la multiplication des pains, où les disciples se sont réchauffés au soleil divin… La « chute » est brutale… D’autant plus brutale que Jésus les a obligés à monter dans la barque ! Voilà donc une épreuve incompréhensible à première vue, puisque c’est le Seigneur lui-même qui semble l’avoir voulue pour ses disciples ! Mais alors que pour Elie, il n’était ni dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu (1° lect.), il se révèle ici avec clarté : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » leur dit-il en marchant sur l’eau. En utilisant l’expression « C’est moi » (ego eimi), Jésus se révèle comme Dieu l‘avait fait à Moïse au buisson ardent. En multipliant les pains, Jésus s’est révélé comme le Créateur, mais il est aussi le Rédempteur, qui nous sauve de la mort et des forces du mal, qui sont ici symbolisées par la mer déchaînée et par la nuit. Il veut nous sauver, mais pas sans nous : il nous demande la foi, qui nous permet de passer de la peur à l’adoration, du sentiment d’être abandonné par Dieu à la certitude de sa présence : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! » disent les disciples à Jésus en se prosternant devant lui, après qu’il soit monté dans la barque avec Pierre, qui symbolise l’Église. Pierre a été sauvé, alors que sa foi était fragile. Cet évènement signifie que nous-mêmes, nous pouvons être sauvés, à condition que nous ayons la foi, même petite. Un jour, nous parviendrons avec le Christ sur l’autre rive, celle du Paradis, où nous vivrons dans une lumière sans fin. Et ce jour viendra bientôt, car nous sommes « vers la fin de la nuit »… Comment vivre notre foi de manière à être sauvés ? Avec le prophète Elie, Pierre et Paul, suivons 3 étapes. Premièrement, nous devons nous « jeter à l’eau », c’est-à-dire accepter de prendre des risques. Deuxièmement, nous devons persévérer. Troisièmement, nous devons saisir les mains tendues, c’est-à-dire accueillir les grâces que le Seigneur nous offre.

 

Avoir la foi signifie d’abord se « jeter à l’eau », comme l’a fait Pierre, c’est-à-dire accepter de prendre des risques. Il est le seul, après Jésus, à avoir marché sur la mer. Les onze autres sont restés dans la barque. Pierre a eu peur, certes, mais il a osé répondre à l’appel du Seigneur… L’homme a peur de l’inconnu, comme l’enfant a peur du noir. Le père des croyants, Abraham, a accepté de quitter son pays (la Mésopotamie riche et prospère) et sa parenté pour un pays inconnu, avec pour seule assurance la promesse reçue de Dieu (Gn 12i) … Le prophète Elie a accepté lui aussi de quitter sa ville de Tishbé en Galaad pour répondre à l’appel de Dieu, et il est parti vivre auprès d’un torrent où les corbeaux le ravitaillaient. Et il a ensuite invité une pauvre veuve de Sarepta à faire confiance à Dieu elle aussi, en acceptant de lui donner le peu de nourriture qui lui restait (1R17)… Paul a accepté de renoncer à ses privilèges de pharisien instruit à la meilleure école et proche du pouvoir pour suivre et annoncer celui qu’il avait d’abord persécuté, et c’est lui qui a été ensuite persécuté de bien des manières.

 

Après s’être jeté à l’eau, il faut persévérer dans la confiance. Ce qui fait sombrer Pierre n’est pas le vent. Le vent soufflait déjà lorsqu’il marchait sur les eaux. Ce qui le fait sombrer, c’est qu’il détourne son regard du Christ. Il y a là une leçon pour notre vie chrétienne. Les tempêtes ne disparaîtront jamais complètement. Mais si nous regardons seulement les difficultés, elles finiront par nous engloutir. Si nous regardons le Christ, elles ne nous empêcheront pas d’avancer. De même, Elie, après avoir eu assez de foi pour défier les faux prophètes sur le mont Carmel, a commencé à sombrer dans la peur en apprenant que la reine Jézabel le recherchait pour le mettre à mort. Il s’enfonça tellement qu’il en vint à demander à Dieu la mort (1R 19,4). Paul a sans doute été lui aussi tenté par une forme de découragement envers ses frères juifs pour lesquels il éprouvait « une grande tristesse, une douleur incessante » (2° lect.), parce que beaucoup refusaient de croire à la bonne nouvelle.

 

Et si nous sommes tentés de ne pas persévérer dans notre foi et de sombrer dans la peur ou le découragement comme Elie, Pierre ou Paul ? Le Seigneur nous révèle qu’il ne nous abandonnera pas. A ses trois amis, il a tendu une main secourable. A Elie, par l’intermédiaire d’un ange, Il a donné deux fois une mystérieuse « galette cuite sur des pierres brûlantes » (1R 19,6), dans laquelle on peut reconnaître une figure de l’eucharistie. « Fortifié par cette nourriture, Elie marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu » (1R 19,8) où il l’a rencontré dans « le murmure d’une brise légère » (1° lect.) Plus tard, Jésus a sorti Pierre de l’eau. Il est frappant de constater qu’il n’a calmé la tempête qu’ensuite. Sa première réponse à la peur n’est pas de supprimer immédiatement l’épreuve, mais de nous faire sentir que nous ne sommes pas seuls à la traverser. Sa présence est une grâce plus grande que la disparition de nos difficultés. Plus tard encore, le Seigneur a révélé à Paul que finalement « tout Israël sera sauvé.  Car les dons et l’appel de Dieu sont sans repentanceii. » (Rm 11,25.29) Notons que si le Seigneur est venu en aide à Elie, Pierre et Paul, ceux-ci n’ont pas été inactifs, le premier acceptant d’obéir à l’ange et de repartir vers l’Horeb (alors qu’il aurait pu rester prostré dans sa « dépression »), le second criant vers Jésus pour être sauvé et le troisième ne cessant d’annoncer l’évangile en premier à ses frères juifs dans toutes les villes où il arrivait… Le Seigneur nous tend souvent la main d’une manière très concrète : par un frère ou une sœur qui nous écoute, par une parole de l’Écriture qui nous rejoint, par le sacrement du pardon qui nous relève, par l’Eucharistie qui fortifie notre marche, ou encore par une inspiration intérieure de l’Esprit Saint. Encore faut-il accepter de reconnaître cette main que Dieu nous tend et d’avoir l’humilité de la saisir.

 

Ainsi, frères et sœurs, n’ayons pas peur, quelles que soient les tempêtes qui nous assaillent.  D’une part parce que le Seigneur y est toujours présent avec nous, et d’autre part parce qu’elles seront toujours suivies de la brise légère. Après l’éclipse de mercredi, le soleil nous apparaîtra aussi lumineux qu’avant. Prenons exemple sur Elie, Pierre et Paul. Ils ne sont pas des héros qui n’auraient jamais eu peur. Tous trois ont connu le découragement, parfois même le désir d’abandonner. Pourtant, tous trois ont fait l’expérience que Dieu, Lui, ne nous abandonne jamais. Les tempêtes dans la nuit ont été nombreuses depuis 2000 ans et elles continuent aujourd’hui : les guerres, le dérèglement climatique avec ses incendies et autres conséquences, les maladies, les deuils… N’ayons pas peur, et témoignons de notre foi auprès de ceux qui vivent dans la crainte. Dans les icônes orientales, on voit le Ressuscité debout sur les portes de l’enfer qui tend la main à Adam et Eve pour les en sortir, comme il a tendu la main à Pierre. Lorsque nous serons éprouvés et près de « sombrer », saisissons la main que le Christ nous tendra. Mais tendons aussi la nôtre à ceux qui n’auront pas assez de foi pour crier vers lui comme nous. Invitons-les dans la barque de nos vies, en espérant qu’ils souhaiteront un jour embarquer sur le navire de l’Eglise, qui vogue vers le Paradis !

P. Arnaud