Dieu veut que tous les hommes soient sauvés
Frères et sœurs, partageons-nous le désir de Dieu que « tous les hommes soient sauvés et arrivent à connaître pleinement la vérité » (1 Tm 2,4) ? Bien avant saint Paul, les prophètes l’avaient déjà révélé, en particulier Isaïe : « Ma maison s’appellera Maison de prière pour tous les peuples » (1° lect.) En cette période de relativisme dans la société d’une part, et alors que l’Eglise a appris à reconnaître toujours mieux les semina verbi (les semences du Verbe) présentes dans les autres religions d’autre part, certains chrétiens pourraient être tentés de faire de l’Eglise une gigantesque ONG internationale, en laissant chacun « tranquille » avec « sa » vérité (« à chacun sa route ») et en se contentant de combattre la misère matérielle. Notre mission de chrétiens est de répandre partout la Bonne Nouvelle. Elle est d’autant plus importante aujourd’hui que beaucoup de nos contemporains sont en recherche d’un sens à leur vie. Mais attention, elle n’est pas synonyme de prosélytisme. Elle passe par l’écoute de l’autre, qui a lui aussi quelque chose à m’apporter. Dès sa première apparition au balcon de Saint-Pierre, le pape Léon a dit : « Nous devons chercher ensemble comment être une Église missionnaire, une Église qui construit des ponts, qui favorise le dialogue, toujours ouverte à accueillir. » Aujourd’hui, prenons exemple sur la femme cananéenne de l’évangile car elle peut nous apprendre à prier… qui est la première tâche de notre mission ! Alors que Jésus semble d’abord la repousser, il finit par lui déclarer : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » La guérison de son enfant est un signe qui anticipe ce que le Seigneur veut pour tous les hommes. Si Jésus déclare n’avoir été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël, ce n’est pas parce qu’il les aime davantage que les païens, mais parce que le dessein de son Père s’inscrit dans le temps. La mission des disciples après lui sera justement d’aller dans le monde entier proclamer la Bonne Nouvelle à toute la création. (Mc 16,15) Mais ici, comme avec le centurion romain qui lui a demandé de guérir son serviteur malade (Mt 8,5-13), Jésus fait une exception pour préfigurer cette mission qui est la nôtre aujourd’hui. Pour l’accomplir, d’abord par la prière, mettons-nous à l’école de la Cananéenne, puisque Jésus a magnifiquement exaucé la sienne. Comme elle, prions avec charité, avec une foi persévérante et dans l’humilité.
Premièrement, prions avec charité. La femme ne prie pas pour elle-même, mais pour sa fille, qui est tourmentée par un démon. Elle ressemble à la Vierge Marie, qui prie Jésus pour les convives de Cana : « Ils n’ont pas de vin. » (Jn 2,3) Ou encore au centurion romain qui vient voir Jésus pour lui demander de guérir son serviteur. Parfois, notre prière est égoïste, que nous demandions quelque chose pour nous ou pour les autres. Par exemple, nous prions pour notre réussite à un examen ou dans notre carrière, ou pour celle de nos enfants, mais sans nous demander en quoi cette réussite pourra servir au bien des autres. Ici, les disciples font preuve d’égoïsme eux aussi. Eux aussi s’approchent pour lui faire une demande : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ! » S’ils prient Jésus, c’est seulement pour être débarrassés de la Cananéenne et retrouver leur tranquillité. Nous-mêmes, avec quelle intention prions-nous pour nos proches et pour d’autres ? Ce que la Cananéenne a fait était magnifique, et c’était sa « mission » de maman, mais nous-mêmes avons une mission encore plus importante vis-à-vis de nos frères qui ne connaissent pas le Christ. Nous pouvons donc prier pour la guérison de ceux qui sont malades ou tourmentés par des démons, comme sa fille, mais nous devons aussi prier pour leur salut, qui signifie la béatitude éternelle ! La petite Thérèse, sitôt après sa transformation de la nuit de Noël 1886, pria pour la conversion de Pranzini, un assassin qui avait été condamné à mort. Elle persévéra plusieurs mois dans sa prière, en offrant des petits sacrifices, et elle eut finalement la joie immense de se voir exaucée le jour même de l’exécution, lorsque Pranzini demanda à embrasser le crucifix. Et nous, pour qui allons-nous demander le salut ?
Deuxièmement, prions avec foi. La Cananéenne reconnaît en Jésus non seulement le « fils de David », mais même le « Seigneur », et elle le prie avec persévérance, alors que sa réponse semble d’abord négative. Plus Jésus semble se dérober, plus elle s’approche de lui. Elle passe du cri lancé de loin à la prosternation, puis au dialogue. Les obstacles ne l’éloignent pas du Seigneur ; ils la rapprochent de lui. La persévérance est une composante essentielle de la foi, dont la racine est celle du mot « rocher », comme le mot « amen » nous le rappelle. La foi ne se laisse pas détruire par les contrariétés. Souvenons-nous de la parole de Jésus : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira » (Mt 7,7) ou encore la parabole de la veuve importune (Lc 18,1-8). Parfois, le Seigneur nous fait attendre, et d’autres fois il nous exauce en plusieurs étapes, comme l’aveugle de Bethsaïde, qu’il guérit en deux temps (Mc 8,22-26). Prenons exemple sur saint Paul, qui souffrit jusqu’au bout de l’incrédulité de beaucoup de ses frères juifs. Il ne se découragea pas car il comprit que « Dieu a enfermé tous les hommes dans le refus de croire pour faire à tous miséricorde » (2° lect) et qu’un jour ceux qui ont été temporairement mis à l’écart seront réintégrés.
Troisièmement, prions avec humilité. Alors que Jésus lui dit qu’« il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens », la Cananéenne ne s’offusque pas, au contraire. Elle ne réclame pas une récompense ; elle implore une miséricorde. Et c’est précisément parce qu’elle ne revendique aucun droit qu’elle reçoit tout. Le pain dont parle Jésus est celui que nous demandons au Père : « donne-nous notre pain de ce jour ! » C’est d’abord le pain matériel, mais c’est aussi celui de la Parole de Dieu, qui nourrit notre âme, et que Jésus vise ici particulièrement. En déclarant que ce pain est réservé aux enfants, exclut-il les païens ? Non puisqu’eux aussi sont appelés à devenir les enfants de Dieu. Simplement, il éprouve le cœur de cette femme. Dieu ne nous tente jamais (d’où le changement de traduction du Notre Père il y a quelques années) mais il nous éprouve parfois pour nous purifier, comme l’or qu’on passe au feu. La réponse de la femme est magnifique : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Non seulement elle accepte d’être considérée comme un petit chien, mais elle renchérit sur la parole de Jésus, appelant les Juifs ses « maîtres ».
Ainsi, frères et sœurs, comme cette femme a obtenu la guérison pour sa fille, nous pouvons obtenir le salut pour certains. Si parfois nous ne sommes pas exaucés, c’est que nous demandons aut mali, aut male, aut mala disait saint Augustini : aut mali, en étant mauvais ; aut male, en demandant mal, avec manque de foi, de persévérance, d’humilité… ; aut mala, en demandant des choses mauvaises, ou qui, pour une raison ou une autre, ne nous conviendront pas. Prenons exemple sur sainte Monique, que nous fêterons bientôt. Au 4° siècle, elle pria pendant des années pour le salut de son fils Augustin, et elle fut finalement exaucée au-delà de ses désirs. Aujourd’hui encore, tant de personnes se perdent autour de nous, même certains qui sont pourtant chrétiens ! Cette semaine, choisissons une personne. Un enfant, un voisin, un collègue, un ami, quelqu’un qui s’est éloigné de Dieu. Portons-le chaque jour dans notre prière avec la foi de la Cananéenne qui a su, à force de prière, obtenir plus que des miettes. Qui sait si, un jour, le Seigneur ne dira pas aussi à notre sujet : « Grande est ta foi »… et si cette personne ne recevra pas, grâce à notre humble intercession, la grâce du salut ? Et s’il nous semble que le Seigneur ne nous exauce pas, ne perdons pas l’Espérance. Prions comme si tout dépendait de Dieu… et agissons comme si tout dépendait de nous. Faisons-nous « tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns ! » (1 Co 9,22) !
P. Arnaud