Que ta volonté soit faite !Frères et sœurs, comment répondons-nous aux appels du Seigneur ? Nous l’avons vu dimanche dernier, Il ne cesse de nous appeler : à la première heure, à la sixième, à la neuvième… L’évangile de ce dimanche nous présente deux attitudes à travers deux fils. Le premier refuse d’abord d’aller travailler à la vigne, mais s’étant repenti, il y va quand même. Le second, au contraire, accepte d’emblée d’aller à la vigne, mais il n’y va pas. Parce que nous agissons parfois comme l’un des deux fils, et parfois comme l’autre, cherchons à mieux comprendre leurs attitudes. Puis nous nous permettrons d’ajouter un troisième fils à la parabole. Nous verrons ainsi une gradation dans notre façon d’être fils et filles de Dieu.
Commençons par le deuxième fils, qui se détourne de son père. Son « oui » est soit hypocrite, soit inconsistant, mais il n’accomplit pas sa volonté. Il ne l’appelle pas « père », mais « Seigneur »… Or, Jésus a dit justement : « Il ne suffit pas de me dire : ‘Seigneur, Seigneur !’, pour entrer dans le Royaume des cieux ; mais il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux.» (Mt 7,21) Jésus n’a cessé d’appeler non seulement les chefs de son peuple à se convertir, déclarant à leur sujet : « Pratiquez donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas. » (Mt 23,2‑3) Ils sont aveuglés et paralysés par leur orgueil (principe de tous les péchés), qui leur fait se croire supérieurs aux autres. Ils disent par exemple dans l’évangile de saint Jean : « Quant à cette foule qui ne sait rien de la Loi, ce sont des maudits ! » (Jn 7,49) Ils sont loin de ce que saint Paul demande aux Philippiens : « Ne soyez jamais intrigants ni vantards, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes » (2° lect.)[i].
D’où vient cet enfermement des autorités du peuple ? De leur refus de se repentir : « Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, après avoir vu cela, vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole. » Sachant qu’on reconnaît un arbre à ses fruits, s’ils doutaient de Jean, la conversion de nombreux pécheurs aurait dû les faire évoluer. Même ceux qui cherchent à accomplir la volonté de Dieu doivent être toujours prêts à se repentir car « il n’y a sur la terre point d’homme juste qui fasse le bien et qui ne pèche jamais. » (Qo 7,20)[ii]
Le premier fils répond à l’appel de son père d’une façon meilleure que son frère. Sans qu’on sache pourquoi, se convertit. Peut-être a-t-il été touché par l’attitude de son père, qui l’a laissé libre et ne lui a fait aucun reproche ? Toujours est-il qu’il s’est « repenti » (le terme revient 2 fois) et a décidé de lui obéir. Lorsque l’on va se confesser, le Seigneur est toujours prêt à nous pardonner, mais il y a une « condition » : le repentir, qui se manifeste dans la contrition. Quels que soient les péchés que nous avons commis, il nous est toujours possible de nous repentir. Le prophète Ezéchiel a dit : « si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Parce qu’il a ouvert les yeux, parce qu’il s’est détourné de ses fautes, il ne mourra pas, il vivra. » (1° lect.) Et sainte Thérèse d’Avila disait : « La sainteté, ce n’est pas de ne jamais chuter, c’est de toujours se relever ». Et la petite Thérèse a ajouté : « Si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance; je sens que toute cette multitude d’offenses serait comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent. » Nous ne devons donc jamais désespérer ni des autres, ni de nous-mêmes.Parmi les protagonistes des évangiles, souvenons-nous de Zachée, le publicain : après s’être repenti, il a fait don aux pauvres de la moitié de ses biens, et s’il avait fait du tort à quelqu’un, il lui a rendu quatre fois plus (cf Lc 19,8). Souvenons-nous aussi de Marie-Madeleine, que Jésus avait délivrée de 7 démons : après sa conversion, elle a suivi Jésus jusqu’au pied de la croix, et elle lui a consacré toute sa vie. Souvenons-nous du bon larron, qui dit à Jésus sur la croix : « souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne.» (Lc 23,42) Dans l’histoire de l’Eglise, souvenons-nous de Saul de Tarse, Augustin d’Hippone, François d’Assise, Charles de Foucauld, Jacques Fesch et tant d’autres… Il n’est jamais trop tard pour se convertir, et c’est au moment de notre mort que nous serons jugés. Voilà pourquoi nous demandons à Marie, dans l’Ave Maria : « priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort ». Ce sont les deux moments les plus importants de nos vies.
Imaginons maintenant un troisième fils, qui dirait toujours « oui » à son père, et qui accomplirait sa volonté de tout son cœur. Ce fils, c’est celui qui raconte la parabole, le Christ lui-même. De toute éternité, il accomplit la volonté de son Père, et c’est sa joie. « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. » (Jn 4,34) A Gethsémani, il lui dit : « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. » (Mt 26,39) Il demande à ne pas souffrir, mais il place la volonté de son Père au-dessus de sa volonté propre, dans une confiance absolue. Saint Paul écrit dans l’hymne aux Philippiens : « Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix. » (2° lect.)
Grâce à cette attitude de confiance absolue et d’obéissance vis-à-vis de son Père, Jésus est le véritable « frère universel » (titre que saint Charles de Foucauld a repris à son compte). En accomplissant parfaitement la volonté de son Père, Jésus ne cherche pas seulement à lui plaire : il vient aussi nous réconcilier avec lui. Alors que les deux premiers frères semblent n’avoir aucune relation, ou peut-être vivent-ils dans l’hostilité comme Caïn et Abel et tant d’autres frères ennemis, l’amitié avec le Christ nous permet de vivre de la façon décrite par saint Paul : « encouragez-vous avec amour, soyez en communion dans l’Esprit, ayez de la tendresse et de la compassion, les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments, bref recherchez l’unité. » (2° lect.) L’unité entre nous ne sera possible qu’à partir de notre unité avec le Christ. N’oublions pas qu’il est la vigne, et nous les sarments !
Ainsi, frères et sœurs, le Seigneur ne nous a pas appelés une fois pour toutes à travailler à sa vigne, Il renouvelle chaque jour son appel, afin de respecter et faire grandir notre liberté. Cherchons à ressembler au troisième Fils, le Christ. Mais s’il nous arrive de rechigner d’abord à accomplir la volonté du Père, repentons-nous dans la confiance et l’humilité. La Vierge Marie est la seule qui a été capable de le faire parfaitement en répondant toujours « oui » au Seigneur, comme elle le fit lors de l’Annonciation, et en accomplissant ensuite sa volonté. Prenons exemple sur elle mais aussi sur les autres saints, en particulier la petite Thérèse, que nous fêterons jeudi prochain. Elle a dit « oui » au Père dès sa plus tendre enfance (« depuis l’âge de 3 ans, je ne lui ai rien refusé ») et elle a ensuite accompli sa volonté jour après jour, sans jamais se croire supérieure aux autres (« si Dieu ne m’avait soutenue, j’aurais été pire que Marie-Madeleine avant sa conversion »). Notre Père, qui es aux Cieux, que ta volonté soit faite !
P. Arnaud
[i] Péguy écrivait : « On a vu les jeux incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué… Les ‘honnêtes gens’ ne mouillent pas à la grâce. »
[ii] Et saint Paul écrit aussi : « Il n’y a pas un juste, pas même un seul, il n’y a personne de sensé, personne qui cherche Dieu. Tous, ils sont dévoyés ; tous ensemble, pervertis : pas un homme de bien, pas même un seul. » (Rm 3,11-12)