La main sur le cœur : cinq étapes pour la mission

Frères et sœurs, sommes-nous de véritables disciples-missionnaires du Christ ? Alors que nous venons de célébrer son Sacré-Cœur vendredi, songeons que toute la vie chrétienne ressemble aux battements de notre propre cœur, qui reçoit le sang avant de l’envoyer dans tout l’organisme : sans cesse, nous devons nourrir notre foi, mais aussi en témoigner. Ce double mouvement est particulièrement visible dans la messe que nous célébrons : après nous être nourris de la Parole et du Corps du Christ, nous serons appelés à les communiquer autour de nous lorsque nous entendrons : « allez dans la paix du Christ »[i]. D’où vient ce double mouvement ? Du Christ lui-même : au début de son évangile, saint Marc note qu’il en « institua douze pour qu’ils soient avec lui, et pour les envoyer prêcher » (Mc 3, 14) Depuis ce moment, il les a formés par sa parole et par ses actes. Il décide maintenant de les envoyer à leur tour. Le Seigneur ne veut pas transformer le monde sans nous, il nous propose de collaborer à sa mission. Comment pouvons-nous y parvenir, alors que, comme les apôtres eux-mêmes, nous sommes souvent lents à croire et à comprendre ? Le Christ nous propose un cheminement en 5 étapes qui prennent leur source en lui, comme les 5 doigts de la main. Il nous invite à compatir, prier, discerner, collaborer et accomplir des signes.

 

Pour commencer, le Christ nous invite à la compassion. « Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. » Aujourd’hui, il y a tant de problèmes dans le monde – et surtout nous en sommes tellement conscients, grâce à nos moyens de communication – que nous pourrions être tentés de nous endurcir. Certes, nous ne pouvons pas assister tous ceux qui ont besoin d’aide. Mais nous ne devons pas non plus rester insensibles. Dans l’épître aux Romains, saint Paul écrit : « Soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. » (Rm 12,15) Saint Dominique était réputé comme le plus joyeux de tous les frères pendant le jour, mais on l’entendait crier la nuit : « Aie pitié de ton peuple, que vont devenir les pécheurs ?» Gardons toujours un cœur sensible, en nous souvenant que c’est là l’œuvre du Saint-Esprit qu’avait annoncé le prophète Ezéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon Esprit. » (Ez 36,26-27)

 

La compassion est nécessaire, mais pas suffisante. Il faut lui adjoindre la prière. C’est la première mission que Jésus donne à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. » Souvent, nous sommes tentés d’agir trop vite. Il est important de prendre conscience que ce n’est pas nous qui allons sauver le monde, et de rester à notre place. C’est ce que saint Benoît avait bien compris : « Ora et labora » est la maxime centrale des bénédictins. De même, saint Ignace de Loyola disait : « Prie comme si tout dépendait de Dieu… et agis comme si tout dépendait de toi ». Commencer par prier non seulement nous rend humbles devant le Seigneur mais nous permet aussi de prendre des forces et d’avoir une vision claire sur le travail que nous devons réaliser.  Lorsqu’une de ses sœurs lui avait demandé de réduire le temps de prière parce que leurs activités au service des pauvres étaient trop prenantes, Mère Teresa avait décidé au contraire de l’augmenter, consciente que c’était le meilleur moyen pour que les sœurs gardent un esprit de contemplation au sein même de leur travail, et ne sombrent pas dans l’inquiétude et dans l’agitation comme Marthe dans l’évangile (Lc 10,38-42).

 

Avant d’aller à la rencontre des brebis « désemparées et abattues », il reste une dernière étape préliminaire : nous devons discerner les limites de notre mission. La première instruction de Jésus à ses disciples est négative : « Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » Après sa résurrection, Jésus leur dira : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28,19) Mais pour le moment, ils doivent se concentrer sur leurs frères et sœurs juifs. Notre société cherche à supprimer toutes les limites. Le Seigneur, au contraire, nous en donne tout simplement parce que nous sommes des créatures et que nous sommes donc limités nous-mêmes (que nous soyons pape, évêque, curé, ou simple baptisé…) Nous devons tous concentrer nos efforts dans telle ou telle direction, conscients que nous ne pouvons pas tout faire, et que nos collaborateurs ou nos successeurs agiront autrement et pourront compléter notre travail.

 

C’est maintenant le moment de passer à la mission elle-même. Elle comporte deux aspects. Le premier est de parler. Jésus dit d’abord aux Douze : « Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche ». Nous sommes une religion de la Parole, et le Fils de Dieu est aussi appelé « le Verbe de Dieu ». Nous devons être prêts à tout moment à le faire devant quiconque nous demande de rendre raison de l’espérance qui est en nous (cf 1P 3,15) mais aussi plus largement faire ce que saint Paul demande à Timothée : « proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps, dénonce le mal, fais des reproches, encourage, toujours avec patience et souci d’instruire. » (2Tm 4,2)

 

Parler est nécessaire mais pas suffisant : nous devons accompagner nos paroles de signes. Après avoir dit aux Douze : « Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche », Jésus ajoute : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. » Ces 4 signes nous semblent sans doute au-dessus de nos forces, et réservées à ceux qui en ont reçu le charisme. C’est probable, mais nous avons reçu d’autres charismes, et c’est à chacun d’entre nous de reconnaître les siens. Pour l’un, ce sera l’écoute et l’empathie ; pour un autre, l’enseignement ; pour un autre encore, la sagesse de gouverner… Au-delà de nos charismes, tout acte de charité est un signe qui permet d’authentifier nos paroles, de témoigner de leur origine divine : une parole d’encouragement donnée à une personne qui doute ou déprime, une visite à une personne isolée, un pardon accordé, un service rendu à quelqu’un qui a besoin d’aide : voilà des signes que le Royaume est proche !

 

Ainsi, le Christ nous appelle à être de véritables disciples-missionnaires. Il nous invite à unir notre cœur au sien afin de ressentir avec lui de la compassion pour ceux qui souffrent, de lever nos mains vers le Ciel dans la prière, de discerner avec notre esprit quel chemin nous devons prendre, de proclamer la Parole, et d’accomplir des signes pour la rendre crédible. Quelle que soit notre mission personnelle, nous devons collaborer les uns avec les autres. Jésus a ainsi envoyé ses disciples deux par deux. L’intérêt est double : d’une part il permet de se soutenir mutuellement : « Mieux vaut être deux que seul. En cas de chute, l’un relève l’autre. » (Qo 4,9[ii]) D’autre part, le compagnonnage permet de vivre la charité « en actes et en vérité » (1Jn 3,18) : « ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13,35) Laissons battre notre cœur au rythme de celui du Christ et, avec lui, allons à la rencontre des brebis égarées de notre monde !

P. Arnaud

[i] Dans la célébration en latin, le prêtre disait : « ite, missa est ; allez, vous êtes envoyés », d’où le mot de « messe ».

[ii] « Mieux vaut être deux que seul. En cas de chute, l’un relève l’autre ; mais qu’en est-il de celui qui tombe sans personne pour le relever ? Là où un homme seul est renversé, deux résistent, et le fil triple ne rompt pas facilement. »