Il y aura de la joie dans le ciel

Frères et sœurs, c’est par ces mots que je commence toujours mes homélies du dimanche. Aujourd’hui, je nous pose cette question : le sommes-nous réellement ? Quel type de fraternité vivons-nous ? Notre nation a choisi pour devise une triade: « liberté, égalité, fraternité ». Parmi ces trois valeurs, la troisième est de loin la moins considérée. Autant la liberté et l’égalité sont continuellement revendiquées, autant la fraternité apparaît comme une utopie. Dans notre société tellement fracturée, qui ose encore y aspirer ? Nous, les chrétiens. Même dans l’Eglise, cependant, force est de constater que la fraternité est souvent bafouée : l’indifférence et les divisions la mettent trop souvent à mal. Il y a quelques jours dans son avion de retour d’Afrique, le pape François a répondu à des questions sur les «critiques» actuelles qui fusent contre son pontificat, non seulement aux Etats-Unis, mais «un peu partout» a-t-il reconnu, y compris «à la curie romaine». Il y a «toujours eu beaucoup de schismes dans l’Eglise». Mais «moi, je n’ai pas peur des schismes. Je prie pour qu’il n’y en ait pas parce qu’il y va de la santé spirituelle de beaucoup de gens. Je prie pour qu’il y ait du dialogue et de la correction quand quelqu’un se trompe». De tout temps, la fraternité a été difficile. Pourtant, nous avons été créés pour elle, et nous ne pouvons être heureux et sauvés sans elle. C’est pourquoi le Fils de Dieu s’est incarné : pour faire de nous ses frères et ses sœurs, et par la même créer la fraternité entre nous. Il nous y aide notamment par les 3 paraboles que nous venons d’entendre et qu’il adresse aux pharisiens et aux scribes qui récriminent contre lui parce qu’il «fait bon accueil aux pécheurs, et mange avec eux ». Les pharisiens, afin de tenir à distance le péché, se sont « séparés » des pécheurs (c’est d’ailleurs le sens de leur nom). Ils considèrent ces derniers comme méprisables. Ils ressemblent au fils aîné de la 3ème parabole, qui refuse d’accueillir son cadet et parle de lui à son père comme de « ton fils »… Ce matin, méditons sur la fraternité à un quadruple niveau : celui du sang, celui de la foi, celui de l’humanité, celui de la création.

 

Premièrement, méditons sur la fraternité biologique. Etre né d’un même père et d’une même mère n’est pas un gage de relations étroites. Souvenons-nous de Caïn, qui a tué son frère et a ensuite répondu au Seigneur qui lui demandait « où est ton frère ? » : « Suis-je le gardien de mon frère ? » (Gn 4,9-10). Souvenons-nous de Jacob, obligé de fuir Esaü à qui il a volé la bénédiction de leur père et qui veut le tuer. Souvenons-nous de Joseph, vendu par ses frères… Ce dernier cas marque un immense progrès par rapport aux précédents, car il se termine par une prise de conscience du péché et une réconciliation entre les frères. Dans le Nouveau testament, on trouve de beaux exemples de fraternité biologique, notamment ceux d’André et Simon, ainsi que Jacques et Jean parmi les apôtres. L’histoire de l’Eglise nous offre d’autres exemples : Côme et Damien, Cyril et Méthode, les sœurs Martin, et tant d’autres… Alors que beaucoup de familles se déchirent, souvent pour des questions d’argent ou de jalousie, d’autres ont su devenir des églises domestiques.

 

Deuxièmement, la fraternité concerne ceux qui partagent une même foi. Un jour où « la mère et les frères » de Jésus vinrent pour lui parler mais n’y parvenaient pas, il déclara : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis, étendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Car celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. » (Mt 12,48-50) Par notre baptême, nous sommes devenus frères et sœurs de Jésus. Mais cette fraternité n’a de consistance que si nous agissons à la manière divine, c’est-à-dire en faisant la volonté du Père. Si nous n’agissons pas ainsi, le Seigneur nous dira, au jour de notre jugement : « Je ne vous ai jamais connus. Écartez-vous de moi, vous qui commettez le mal ! » (Mt 7,23)

 

Troisièmement, la fraternité concerne ceux qui partagent une même humanité. Nous pouvons en vérité parler de nos frères juifs, musulmans, bouddhistes ou même athées. Les 2 premières paraboles nous invitent à justement ne pas les oublier (même si elles concernent aussi nos frères biologiques et dans la foi). Si Jésus fréquente les pécheurs, ce n’est pas parce qu’il se sent mieux avec eux, mais parce qu’il veut les sauver. Le Seigneur ressemble à un berger pour qui chaque brebis compte, car il connaît chacune, ou à une maîtresse de maison pour laquelle chaque pièce d’argent compte, car c’est avec cet argent qu’elle fait vivre sa famille. Il ne peut supporter que certains de ses enfants se perdent, Il « veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4). C’est ainsi qu’il est allé chercher Saul de Tarse, qui était devenu « blasphémateur, persécuteur, violent » (2° lect.). L’ancien pharisien peut ainsi écrire : « le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi, je suis le premier des pécheurs. Mais s’il m’a été fait miséricorde, c’est afin qu’en moi le premier, le Christ Jésus montre toute sa patience, pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui » et c’est ainsi que Paul ira chercher à son tour les brebis perdues : « je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. » (1Co 9,22)

 

Quatrièmement, la fraternité concerne toutes les autres créatures. N’oublions pas que le Seigneur a confié à l’homme le jardin d’Eden « pour qu’il le travaille et le garde » (Gn 2,15) Son péché lui a rendu en partie hostile la création, la terre produisant « épines et chardons » (Gn 3,15) mais cependant, « la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore » (Rm 8,22). Saint François aimait parler à frère soleil, sœur lune, frère vent, sœur eau… Aujourd’hui plus que jamais, nous devons recréer des liens de fraternité avec les autres créatures. En les détruisant, nous nous détruisons nous-mêmes.

 

Pour conclure, frères et sœurs, rendons grâce au Seigneur qui est notre Père à tous, un Père qui aime infiniment chacun d’entre nous. Comme en témoigne l’écart entre la première lecture et l’évangile, il a fallu du temps au croyant pour passer de l’image d’un Dieu punisseur à celle du Père de la parabole, plein de miséricorde. Conscients que chacun d’entre nous est une brebis perdue que le Seigneur est venu sauver, sachons vivre en frères dans nos familles, notre paroisse, nos relations, et même dans notre environnement naturel. C’est ainsi qu’il y aura une joie immense dans le ciel, mais aussi dans nos cœurs. AMEN.