Jusqu’à soixante-dix fois sept fois

Comment pardonner ? Frères et sœurs, cette question est centrale pour nos existences. Que nous le voulions ou non, nous y sommes souvent confrontés. Pourquoi ? Parce que nous nous blessons mutuellement, parfois avec méchanceté, et parfois sans le vouloir. Lorsque nous-mêmes offensons quelqu’un, nous devons apprendre à demander pardon, ce qui nous oblige à faire preuve d’humilité. Cela est vrai même lorsque notre offense n’était pas volontaire[i]. Il ne s’agit pas de savoir si mon frère a raison ou tort de m’en vouloir, il s’agit de le libérer de sa rancune, même si je ne suis pas coupable. C’est là une action difficile à réaliser, mais qu’en est-il lorsque c’est moi qui ai été offensé ? Certes, nous percevons bien, par la raison, que le pardon vaut mieux que la rancune, mais nous sommes parfois confrontés à nos limites et nous ne parvenons pas à pardonner. Il ne s’agit pas d’oublier l’offense, c’est souvent impossible, comme on ne peut oublier une blessure physique dont on voit la cicatrice sur notre corps. Le Christ ressuscité avait encore les marques de sa Passion inscrites sur le sien lorsqu’il a pardonné à ses disciples. Il s’agit donc de « donner par-delà l’offense », de passer au-dessus, comme un perchiste qui passe au-dessus de la barre. Et ce dépassement, que ce soit pour le perchiste ou pour celui qui pardonne, est source d’une joie profonde, celle de la guérison, celle de l’autre mais aussi la mienne. Si cependant nous refusons de pardonner, le poison de la rancune nous détruira… Dans un premier temps, nous allons voir pourquoi le pardon nous est si difficile parfois. Ensuite, nous écouterons le Christ qui nous révèle comment y parvenir.

 

Pourquoi nous est-il si difficile de pardonner ? D’abord parce que la nature en nous se révolte contre le mal. Lorsque nous le subissons, nous sommes enclins à y répondre par la violence. N’oublions pas que nous avons été créés le 6ème jour, le même jour que les bêtes sauvages (cf Gn 1,24). Dans la Genèse, Dieu compare justement le péché à un animal. Il dit à Caïn, blessé par la jalousie envers son frère Abel : « Le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. » (Gn 4,7) De fait, Caïn ne sut pas le dominer, il « se jeta sur son frère Abel et le tua. » (Gn 4,8) A partir de ce premier meurtre, la violence animale tapie dans l’homme va se déchaîner de plus en plus et aboutir à un triste personnage, Lamek, descendant de Caïn, qui se vante auprès de ses femmes : « Pour une blessure, j’ai tué un homme ; pour une meurtrissure, un enfant. Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix fois sept fois ! » (Gn 4,23‑24)

Outre nos pulsions affectives, notre intelligence peut aussi estimer qu’il faut répondre au mal par le mal. Le pardon n’est-il pas un signe de faiblesse ? Par ailleurs, la vengeance n’est-elle pas une question de justice ? N’est-ce pas aussi une question de pédagogie, afin d’éviter que mon agresseur ne commette un nouveau mal ? Enfin, Dieu lui-même ne punit-il pas ceux qui l’offensent, dans certaines circonstances ? Autant Il fut indulgent par rapport à toutes les fautes commises par son peuple avant le don de la Loi, autant Il infligea de « sévères » punitions ensuite[ii]… Mais la « colère » de Dieu est une des facettes de son Amour, qui veut nous redresser comme des parents reprennent leurs enfants qui ont commis quelque mal, mais qui sont toujours prêts à les pardonner. Comme le dit le psalmiste, « il pardonne toutes tes offenses… aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il met loin de nous nos péchés ». Le pardon n’est pas un signe de faiblesse, il est « l’apanage du fort » (Gandhi).

 

Après avoir mieux compris pourquoi il est si difficile de pardonner, écoutons le message du Christ. A Pierre qui lui demande : « Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? », il répond : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » Pierre pensait être généreux en proposant de pardonner sept fois[iii]. Mais Jésus veut aller plus loin. En donnant le nombre de « soixante-dix fois sept fois », il signifie que la mentalité de Lamek doit disparaître. Comme on parle de l’explosion de la violence, Jésus invite à une explosion de l’Amour[iv].

Pour autant le pardon ne supprime pas la justice. Joseph, avant de pardonner à ses frères qui l’ont vendu comme esclave, a élaboré une stratégie pour qu’ils prennent conscience de la gravité de leurs actes (Gn 41-45) C’est pourquoi avant d’évoquer le pardon, le Christ a parlé à ses disciples de la correction fraternelle (évangile de dimanche dernier). Justice et miséricorde vont de pair.

Mais où trouver la force de pardonner ? Pour nous y aider, Jésus nous offre une parabole. La somme que doit le serviteur à son roi, 10 000 talents, est astronomique : puisqu’un talent valait environ 6000 deniers, elle correspond à 60 millions de journées du travail d’un ouvrier[v] ! La somme indiquée par Jésus est donc symbolique : elle met en lumière à la fois la gravité de nos péchés par rapport à Dieu et la non-gravité des offenses que nous subissons nous-mêmes, en comparaison. Nous sommes « insolvables » par rapport à Dieu, puisque nos péchés touchent Celui dont l’amour pour nous est infini. Or, comment le Seigneur réagit-il à nos offenses ? Il est « pris de pitié » : le verbe grec employé ici par Matthieu est très fort, il signifie littéralement « être remué jusqu’aux entrailles ». C’est le sentiment que Dieu éprouve pour son peuple, à l’image d’une mère pour son enfant (Is 49,15)[vi]. Sur la Croix, le Christ a dû éprouver ce sentiment lorsqu’il a demandé à son Père : « Pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34) A son école, de nombreux chrétiens ont été capables de pardonner : Songeons à Etienne, après avoir été lapidé… Ou plus près de nous à Maïti Girtanner, cette résistante torturée pendant la seconde guerre mondiale et à qui son bourreau est venu demander pardon 40 ans après les faits[vii].

Le Seigneur nous donne aussi la force de nous pardonner à nous-mêmes, car la multitude de nos offenses n’est qu’une goutte d’eau dans le brasier ardent de sa miséricorde (Ste Thérèse). En cultivant nos remords, nous faisons preuve d’orgueil et de manque de confiance en Dieu.

 

Ainsi, frères et sœurs, il n’est pas facile de pardonner, car nos pulsions et notre raison mal éclairée nous poussent parfois à répondre au mal par le mal. Mais le Christ, lui, nous invite à aimer et pardonner sans mesure, tout en respectant la justice. La force du pardon, nous pouvons la puiser dans le cœur de Dieu, qui ne cesse pas de nous aimer et de nous pardonner. En réalité, pardonner et recevoir le pardon vont de pair, car ils signifient un cœur ouvert à l’action de Dieu. Un cœur qui refuse de pardonner est dur comme une terre aride : même une averse ne peut la féconder car l’eau la traverse, et seul son labourage peut l’assouplir assez pour profiter ensuite de l’eau qui tombera. « Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis » écrit Ben Sirac (1° lect.) Et dans le Notre Père, nous disons : « Pardonne-nous nos offenses COMME nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Alors, ne ressemblons pas au mauvais roi de l’évangile. Cette semaine, laissons le Seigneur labourer notre cœur, notamment en allant recevoir le sacrement de la réconciliation. Alors, nous guérirons de nos blessures, et nous goûterons la joie immense de participer modestement à une explosion non de la violence, mais de l’Amour.

P. Arnaud

[i] Jésus dit ainsi à ses disciples : « lorsque tu vas présenter ton offrande à l’autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande. » (Mt 5,23 24)

[ii] Ainsi, par exemple, Il se met en colère contre Israël qui se plaint parce qu’il n’a que la manne à manger (cf Nb 11,33), ou encore contre Myriam et Aaron qui sont jaloux de Moïse (cf  Nb 12,9-10).

[iii] D’une part, les écoles rabbiniques elles-mêmes, à son époque, proposaient d’aller jusqu’à « quatre fois ». Et puis sept est un chiffre parfait, dans la mentalité juive.

[iv] Tout comme le nucléaire peut détruire des millions de vies, ce qu’illustrent les exemples d’Hiroshima et de Nagasaki, il peut aussi donner de la lumière à des millions de personnes.

[v] Par comparaison, l’historien Flavius Josèphe nous raconte que les deux provinces de Galilée et de Pérée, en l’an 4 av. JC, payèrent 200 talents d’impôt, c’est-à-dire 50 fois moins !

[vi] C’est le sentiment que Jésus éprouve devant la veuve de Naïm (Lc 7,13), devant le lépreux (Mc 1,41), et devant les foules sans berger (Mt 14,4 & 15,32).

[vii] Nous sommes en 1984. Maïti Girtanner reçoit la visite de Léo, un homme qu’elle n’a pas vu depuis 40 ans. N’ayant plus que quelques semaines à vivre à cause d’un cancer, il vient lui demander pardon. Qu’a-t-il à se faire pardonner ? Pendant la guerre, Maïti lui avait été confiée par un général de la Gestapo pour qu’il la torture. En 1940, âgée de 18 ans, elle avait créé un réseau de résistants, presque tous de jeunes étudiants. Mais fin 1943, arrêtée par hasard dans une rafle, elle était tombée dans l’horreur. En février 1944, laissée pour morte après une bastonnade qui devait l’achever, elle avait été récupérée par des membres de la Croix Rouge. Pianiste de talent, elle ne pourrait plus jamais rejouer. Pire encore, il lui faudrait huit années de soins à l’hôpital avant de pouvoir se remettre debout, sans que la souffrance disparaisse totalement pour autant… Comment réagit Maïti devant son bourreau ? Par un acte de vengeance pour se décharger de sa rancune ? Par une froide indifférence pour ne pas réveiller la douleur de ses blessures anciennes ? Non, Maïti répond par le pardon. Par sa foi, elle a trouvé la force d’accomplir ce qui paraissait impossible à vues humaines.