La puissance de la mort ne l’emportera pas

Frères et sœurs, comment faire face aux forces de la mort ? Tous, nous y sommes confrontés, bien avant notre dernier souffle : à travers la maladie, l’injustice, la haine, tel ou tel échec… Et nous avons tous fait parfois l’expérience de notre impuissance. Aujourd’hui, le Christ nous déclare que « la puissance de la Mort ne l’emportera pas » sur l’Église, dont nous sommes les membres. Pourquoi ? Parce qu’elle est fondée sur la pierre angulaire qu’il est lui-même et à laquelle l’apôtre Simon a été associé. Cette bonne nouvelle nous est transmise à travers une double révélation : Qui est Jésus d’abord ? Et qui sommes-nous ensuite ? Jésus est « le Messie, le Fils du Dieu vivant. » Et nous sommes, avec l’apôtre Pierre, des pierres vivantes de son Eglise (1 P 2,5). Ce n’est pas un hasard si Jésus interroge ses disciples (« Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » puis « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? ») juste avant de leur annoncer pour la première fois sa passion et sa mort à venir – c’est le verset qui suit notre péricope (Mt 16,21). Cette annonce va tellement les choquer et les effrayer que Pierre va se permettre de faire à Jésus « de vifs reproches : Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » (v.22) La souffrance et la mort nous font peur, c’est naturel. Mais nous pouvons surmonter notre peur avec Jésus puisque la souffrance et la mort n’ont pas eu le dernier mot sur lui. Approfondissons chacune des deux révélations de cet évangile.

 

Pour commencer, Jésus est « le Messie, le Fils du Dieu vivant. »[i]  Nous trouvons ici deux titres. Le Messie d’abord : messiah en hébreu, ou christos en grec, signifie « celui qui est oint » de l’Esprit Saint pour sauver son peuple. Dans l’imaginaire d’Israël, le Messie a un aspect puissant, il renvoie au roi David, qui a été oint par Samuel et qui a vaincu tous les ennemis de son peuple. Depuis la mort de celui-ci, les Juifs attendent un nouveau Messie, dont les prophètes ont annoncé la venue. Au temps de Jésus, leur attente est vive, car beaucoup rêvent de vaincre par les armes l’oppresseur romain. Certes, le prophète Isaïe a bien annoncé un mystérieux Serviteur souffrant, mais beaucoup estiment qu’il a évoqué là les épreuves du peuple d’Israël lui-même, et ne font pas le rapprochement avec le Messie qu’ils espèrent. Ainsi, si Jésus ordonne à ses disciples « de ne dire à personne qu’il est le Messie », c’est parce que la foule n’a pas encore reçu cette première révélation. Lui-même préfère s’appeler « le Fils de l’homme », une référence au livre de Daniel qui évoque un mystérieux personnage, à la fois homme et en même temps descendu du ciel pour combattre les forces du mal…

« Le Fils du Dieu vivant »[ii]. Auparavant, hormis le diable et les démons, seuls les disciples dans la barque l’avaient exprimé, mais c’était après un acte de puissance extraordinaire, puisque Jésus avait marché sur l’eau et fait cesser la tempête. Ici, c’est dans le calme de la vie quotidienne que Pierre est capable d’exprimer la vérité.[iii] Cependant, ce second titre est tout aussi ambigu que le premier car il évoque lui aussi la puissance. Il faudra du temps avant que les disciples comprennent que la divinité de Jésus signifie avant tout un amour humble et docile à la volonté de son Père…

Et pour moi, qui est Jésus ? Est-il vraiment mon Sauveur, celui qui m’aime tellement qu’il a souffert et donné sa vie pour moi, et qui veut me ressusciter avec lui ? Ou est-il seulement « Jean le Baptiste, Élie, Jérémie ou l’un des prophètes », c’est-à-dire un personnage important, mais avec lequel je n’entretiens pas de relation intime et personnelle, et qui n’a pas le pouvoir de me sauver ?

 

Cette révélation sur l’identité de Jésus est suivie d’une autre sur son Corps, qui est l’Eglise, c’est-à-dire nous-mêmes. Elle commence par une révélation sur Pierre : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas […] Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église[iv]. » Dans tout l’Ancien Testament, le roc, c’est Dieu lui-même… Il est temps maintenant pour Jésus de préparer l’avenir : puisqu’il va se diriger vers sa Passion et sa Mort, il veut bâtir son Église, qui continuera son œuvre sur la terre. Et à sa tête, il place quelqu’un qui n’est pas un surhomme, mais simplement un croyant. Il lui confie le pouvoir des clefs, qui symbolise l’autorité sur une maison[v]. Quelle folie, à vues humaines, quand on connait la suite de l’histoire ! Pierre va montrer d’abord un manque de discernement, voire même d’obéissance, dès l’instant d’après, au point de se faire reprendre très fermement par Jésus (« arrière Satan !») Plus tard, il manifestera aussi un manque de courage, au point de renier Jésus 3 fois… Pourtant, le Seigneur lui gardera toujours sa confiance, jusqu’à lui redire 3 fois après sa résurrection : « pais mes brebis » (Jn 21). Simon est devenu Pierre parce qu’il a cru (le mot croire, « amen » en hébreu, a la même racine que le mot « roc »), parce qu’il a bâti sa maison sur le roc qui est le Christ (cf Mt 7,24-27), et non parce qu’il avait des qualités humaines extraordinaires.

Jésus dit aussi à Pierre : « Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » Un peu plus tard, il donnera aux autres apôtres de partager ce pouvoir (Mt 18,18). Il correspond à celui que Jésus leur confiera à nouveau le soir de sa résurrection : « Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus[vi]. » (Jn 20,23). Donner un tel pouvoir à des hommes pécheurs, quelle « folie » de la part de Dieu là encore[vii] ! Mais le pouvoir qu’ont reçu les apôtres n’est pas arbitraire, il est fondé sur celui du Fils de l’homme, qui est descendu du ciel non pour juger le monde, mais pour le sauver (Jn 12,47). Ce pouvoir est donc avant tout celui de l’amour miséricordieux, qui se manifeste en particulier dans le sacrement du pardon. Grâce à ce pouvoir, « la puissance de la Mort ne l’emportera pas » sur l’Église, pourtant composée de croyants fragiles et pécheurs. Littéralement, le texte dit : « les portes de l’Hadès n’auront pas de force contre elle »[viii]. L’Église possède donc non seulement une puissance « défensive » contre les assauts du mal (elle est stable comme une pierre), mais aussi « offensive », pour aller délivrer ceux qui sont prisonniers des forces du mal, comme le Christ l’a fait en descendant aux enfers[ix]. Chaque fois qu’une personne reçoit le pardon dans le sacrement de réconciliation, c’est déjà une victoire de la vie sur la mort. Plus profondément encore, puisque c’est par la foi que Simon est devenu Pierre, nous-mêmes – par la même foi – devenons pierres vivantes de l’Eglise, contre lesquelles les forces de la mort ne peuvent rien.

Et moi, est-ce que je crois que Jésus Christ peut me sauver, malgré mes fragilités et mes péchés ?

 

Alors frères et sœurs, comment faire face aux forces de la mort ? En ayant foi en Jésus, le Fils du Dieu vivant, et en demeurant fidèles à son Eglise, bâtie sur les apôtres et guidée par leurs successeurs, dont nous sommes les pierres vivantes. La pluie pourra tomber, les torrents dévaler, les vents souffler et s’abattre sur notre maison ; elle ne s’écroulera pas, car elle est fondée sur le roc (Mt 7,25). Jésus nous a sauvé par un amour qui n’a reculé devant aucun sacrifice. Nous-mêmes, laissons-nous aimer et pardonner par lui, sans oublier d’aimer et de pardonner à notre prochain en retour. Suivons-le jusqu’au bout, sans craindre la souffrance et la mort. « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux ! Donne, Seigneur, donne le salut ! Donne, Seigneur, donne la victoire ! » (Ps 118,22-25)

P. Arnaud

[i] Seul le Père pouvait le lui révéler, comme Jésus l’avait dit auparavant : « Tout m’a été confié par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père. » (Mt 11,27)

 

[ii] L’évangéliste emploie ici 3 articles : le Fils, du Dieu, le Vivant.

 

[iii] Dans les évangiles, peu sont allés aussi loin dans l’acte de foi. En contemplant Jésus mourir sur la croix, le centurion s’écriera : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu ! » (Mc 15, 39) Et Thomas, après la résurrection, lui dira : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 28)

 

[iv] En Afrique, lorsqu’un adulte demande le baptême, puisqu’il a déjà reçu un prénom traditionnel (animiste) à sa naissance, il choisit un prénom chrétien sous lequel il sera baptisé, qui s’ajoutera à son premier prénom.

 

[v] C’est ainsi que du temps d’Isaïe, le Seigneur avait retiré les clefs du palais royal à Shebna, qui s’était montré un mauvais serviteur (il s’était notamment fait construire sur les hauteurs de Jérusalem un splendide tombeau avec l’argent public) pour les confier à Eliakim, qui fut au contraire un serviteur dévoué et désintéressé (1° lect.).

 

[vi] Ce pouvoir n’est pas anodin : dans la tradition juive, seul le grand prêtre pouvait, une fois l’an, au jour du Kippour, pénétrer dans le Saint des Saints pour obtenir le pardon des péchés du peuple. En confiant ce pouvoir à Pierre puis à ses successeurs, Jésus institue comme un Kippour permanent : le pardon de Dieu n’est plus réservé à un jour unique de l’année, mais offert sans cesse, à travers toute l’Église, par le sacrement de réconciliation. Ce n’est pas un hasard si la confession de Pierre précède immédiatement la première annonce de la Passion (v.21) : la Lettre aux Hébreux verra dans la mort du Christ l’accomplissement définitif du Yom Kippour, lorsque le grand prêtre, qui est en même temps la victime, entre une fois pour toutes non dans un sanctuaire terrestre mais dans le ciel même, avec son propre sang (He 9,11-12). Selon certains exégètes, l’épisode de l’évangile de ce dimanche survient le jour du Kippour, et il sera suivi 6 jours après de la Transfiguration, qui correspond à la fête de Soukkot.

 

[vii] Oui, nous pouvons admirer la profondeur infinie de son dessein, comme l’a fait saint Paul : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu ! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables ! » (2° lect.)

 

[viii] L’Église possède donc non seulement une puissance « défensive » contre les assauts du mal (elle est stable comme une pierre), mais aussi « offensive », pour aller délivrer ceux qui sont enfermés dans les enfers (comme l’a fait le Ressuscité).

 

[ix] Une des plus fameuses icônes orientales montre le Ressuscité debout victorieux sur les portes des enfers, brisées en forme de croix.