Faites cela en mémoire de moi

Frères et sœurs, pourquoi le Fils de Dieu a-t-il lavé les pieds de ses disciples ? Il nous répond lui-même : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Cette exhortation du Christ signifie deux choses : d’abord que nous devons servir Dieu et les autres ; c’est le sens qui nous vient le plus spontanément à l’esprit. Mais aussi, que nous devons nous laisser servir par Dieu et par les autres. Cherchons à mieux comprendre ces deux sens, à la lumière de l’Eucharistie, à laquelle le Christ nous a demandé de participer : « faites cela en mémoire de moi » a-t-il répété 2 fois (2° lect.)

 

Premièrement, nous devons servir Dieu et les autres. Il nous faut lutter contre notre égoïsme (« vivre pour soi ») par la charité. Mais il y a un ordre : « Dieu premier servi », disait Jeanne d’Arc. Certes, Dieu n’a besoin de rien, mais c’est pour nous qu’Il nous demande de Le servir, afin de nous faire grandir. Une maman qui demande à son enfant de l’aider à préparer le repas va « perdre du temps » mais elle va lui permettre d’acquérir des compétences et des qualités. Alors, qu’est-ce que Dieu nous demande pour le servir ? Puisque j’évoquais les repas, parlons-en : dans le passé, on cherchait à servir les dieux en leur offrant des sacrifices, animaux ou même humains. Mais le Seigneur nous a révélé que le seul sacrifice qui lui plaisait, c’était nous-mêmes. « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. » (Rm 12,1) Ce culte du Seigneur, nous pouvons le réaliser dans toutes nos activités: « tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père » (Col 3,17)[i].

Cependant, la participation à la messe est une des plus belles manières de servir le Seigneur. Dans la 2° prière eucharistique, le célébrant dit : « Tu nous as choisis pour servir en ta présence ». Avant tout, la messe est le mémorial du sacrifice du Christ, dont celui de l’agneau pascal était une figure (1° lect.) et que nous sommes appelés à reproduire. C’est pourquoi Paul écrit: « chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne » (2° lect.) C’est pourquoi aussi les saints, même s’ils se sont occupés des pauvres, ont toujours pris le temps de célébrer l’Eucharistie. Mère Teresa, durant chacune de ses journées bien sûr très chargées, prenait non seulement un temps d’oraison mais aussi un temps pour la messe. Participer à l’eucharistie, ce n’est pas d’abord remplir une obligation pour se donner bonne conscience, c’est s’offrir à Dieu pour qu’Il puisse accomplir sa volonté en nous et par nous.

En servant Dieu, notamment en participant comme Il nous le demande à l’eucharistie, nous ne pouvons pas ensuite ne pas servir nos frères. N’oublions pas que le Corps du Christ, c’est bien sûr l’hostie consacrée, appelée aussi le corps eucharistique, mais c’est aussi l’Eglise, appelée aussi son Corps mystique. Sainte Jeanne d’Arc disait à propos du Christ et de l’Eglise : « c’est tout un ». Et les membres de ce corps, ce ne sont pas seulement les baptisés, mais aussi les personnes qui souffrent : « ce que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25,40) En communiant au corps eucharistique du Christ, je reçois son Esprit, sa force, sa vie, qui me permettent de me mettre au service de mes frères, comme il l’a fait. A la fin de la messe, lorsque le célébrant dit « allez dans la paix du Christ » ou une autre parole semblable, nous pouvons comprendre : « allez servir vos frères ».

 

Le Christ nous invite donc à servir, mais ce n’est pas tout : il nous demande aussi, et c’est moins facile pour nous peut-être, de nous laisser servir. Alors que le service de Dieu et des autres nous oblige à renoncer à notre égoïsme (« vivre pour soi »), nous laisser servir par eux contredit parfois notre orgueil (« vivre par soi »).  Pour commencer, laissons-nous servir par Dieu lui-même. C’est ce que Pierre a du mal à accepter : lorsque Jésus veut lui laver les pieds, il s’écrie : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Mais la réponse de Jésus est claire et nette : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. » Pierre a la même réaction que Jean, lorsqu’il vit Jésus venir à lui pour recevoir le baptême[ii]. Nous devons aussi bien accepter du Seigneur les croix (ce que Pierre eut du mal à faire aussi, souvenons-nous de la volée de bois vert qu’il reçut à Césarée de Philippes après que Jésus ait annoncé sa Passion et sa mort à venir cf Mt 16), que les « douceurs ». Accepter que Dieu nous serve, c’est d’abord accepter de Lui obéir[iii].

Si le Christ nous appelle à participer à l’eucharistie, c’est non seulement pour nous offrir avec lui en sacrifice, mais aussi pour nous nourrir de lui. La messe est aussi un repas, dans lequel le Seigneur lui-même nous sert. « Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis : c’est lui qui, la ceinture autour des reins, les fera prendre place à table et passera pour les servir » (Lc 12,37)… Paroles incroyables, qui se réalisent au moment de la dernière Cène, et qui anticipent le banquet eschatologique ! Le Christ nous sert en particulier par sa Parole qui nous éclaire, par son Corps qui nous nourrit, et aussi par son Pardon qui nous purifie. C’est l’un des sens que l’on peut donner à la parole mystérieuse de Jésus à Pierre : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs ». Selon saint Augustin, le baptême nous purifie tout entiers, mais les pieds sont les symboles de notre contact avec la terre, c’est-à-dire avec le monde des hommes qui nous salit forcément un peu, que nous le voulions ou non. C’est pourquoi, au début et à plusieurs reprises au cours de chaque messe, nous demandons au Seigneur de nous pardonner.

Mais en participant à la messe, nous nous laissons aussi servir par les autres, ceux qui ont préparé les fleurs, les chants, la musique, la liturgie, l’autel, l’homélie, etc. Et de même qu’à la fin de la célébration, nous sommes envoyés pour servir les autres, nous le sommes aussi pour nous laisser servir, c’est-à-dire pour accepter de ne pas vivre seulement par nous-mêmes, mais aussi par eux. Comme le dit un proverbe : « si tu veux aller vite, agis seul ; si tu veux aller loin, agis avec les autres ».

 

Ainsi, frères et sœurs, en lavant les pieds de ses disciples, Jésus a voulu nous inviter à la fois à servir Dieu et les autres, mais aussi à nous laisser servir par eux. Tout cela, nous pouvons l’accomplir en participant à la messe, non pour remplir une obligation mais comme un acte d’amour. De cette façon, nous pourrons devenir des hommes et des femmes eucharistiques, c’est-à-dire que nous pourrons offrir chaque jour nos vies en sacrifice, tout en nous nourrissant sans cesse de Dieu. Ce soir, nous pouvons prier particulièrement pour les prêtres, dont c’est la fête. Nous avons été appelés par Dieu à lui offrir nos vies pour vous servir, vous les laïcs[iv], en particulier en célébrant la messe, qui est au cœur de nos vies, avec le sacrement de la réconciliation qui lui est intimement lié. Mais nous ne pouvons rien sans vous, car nous sommes tous membres d’un même Corps, qui est celui du Christ. C’est pourquoi nous nous nous laissons aussi servir par vous. Ce soir, prions aussi pour tous ceux qui se dépensent au service des autres, en particulier ceux qui protègent la vie des civils en Ukraine… Dans les jours à venir, qui vais-je servir, et à qui vais-je demander de me rendre un service ?

P. Arnaud

[i] Et plus loin : « Quel que soit votre travail, faites-le de bon cœur, comme pour le Seigneur et non pour plaire à des hommes » (v.23)

[ii] « Il voulait l’en empêcher et disait : ‘C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi’ ! Mais Jésus lui répondit : ‘Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice’.  Alors Jean le laissa faire » (Mt 3,14-15)

[iii] Un autre exemple : le général syrien Naaman, qui était venu de loin pour se faire guérir de sa lèpre par Elisée, et qui était reparti en colère parce que le prophète ne lui avait demandé que quelque chose de très simple, se tremper 7 fois dans les eaux du Jourdain (2R 5). Il avait fallu l’intervention de ses serviteurs pour qu’il accepte finalement de le faire et soit guéri.

[iv] « Mieux les chrétiens vivent leur sacerdoce baptismal, plus ils ont besoin du sacerdoce ministériel, plus leur vie et leur action appellent que des prêtres les accompagnent. » (Card. André 23, homélie de la messe chrismale 2016)