Jésus fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu

Frères et sœurs, jusqu’où va notre désir du ciel ? Chaque jour, nous prions ainsi : « Notre Père, qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Que signifient ces trois demandes, qui n’en forment qu’une seule en réalité ? D’abord que nous désirons monter au ciel, où la volonté du Père est accomplie de manière parfaite, où Il règne et où son Nom est sanctifié. Mais aussi que nous désirons que le ciel descende sur la terre. « Garde les yeux dans les étoiles et les pieds sur terre » disait Théodore Roosevelt. En s’incarnant, le Fils de Dieu est descendu du ciel. Puis il s’est abaissé de plus en plus, se mettant au niveau des prostituées et des publicains pendant son ministère, des « maudits » sur la croix, et finalement de tous ceux qui peuplaient les enfers. Mais sa résurrection a marqué le début de sa remontée vers le ciel, qui s’achève avec son Ascension 40 jours plus tard. L’Ascension du Christ suscite en nous à la fois l’Espérance (de monter un jour au Ciel), la Foi (il est encore avec nous sur la terre et je peux vivre avec lui dès maintenant) et la Charité (afin que le Ciel descende sur la terre).

 

Pour commencer, le Seigneur suscite notre Espérance de monter le rejoindre au Ciel. Si la seconde Personne de la Trinité en est descendue, c’est pour y remonter ensuite et nous montrer ainsi le chemin. Le Christ est le premier de cordée qui a planté le drapeau de notre humanité en terre divine. Il est aussi l’ascenseur qui nous conduit vers le ciel, selon l’expression de la petite Thérèse, qui soulignait ainsi que notre divinisation ne s’opérait pas à la force du poignet, mais par pure grâce.

Nous avons tendance à garder les yeux fixés sur les réalités d’en bas, comme les apôtres qui, 40 jours après Pâques, attendent encore que le Christ établisse son règne de façon terrestre, à la manière de David : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » (1° lect.) Le Seigneur, lui, nous invite à « rechercher les réalités d’en-haut, non celles de la terre » (Col 3,1-2)[i] Comment ne pas désirer de tout notre être le Royaume, dans lequel « Il essuiera toute larme de nos yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Ap 21,4)[ii] ? Nous attendons la Parousie, lorsque « Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel » (1° lect.).

L’Espérance du Royaume affermit notre patience et nous donne de supporter les épreuves d’ici-bas, sans en vouloir à Dieu ou aux hommes, car nous savons qu’elles auront une fin et qu’elles peuvent nous purifier, comme l’or au creuset. C’est ainsi que saint Paul a pu supporter des épreuves qui auraient pu le briser : « En toute circonstance, nous sommes dans la détresse, mais … notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous[iii]. » (2 Co 4,8-9.17) Notre société vit beaucoup dans l’instantanéité et a du mal à se projeter dans le long-terme. Lorsque l’on court un marathon, il y a des moments très difficiles, mais on les supporte parce qu’on sait qu’on approche de la ligne d’arrivée et qu’on éprouvera ensuite une joie et une fierté immenses. Lorsqu’un bateau est pris dans la tempête, le capitaine garde son sang-froid en fixant son cap sur le phare dont la lumière brille dans les ténèbres.

 

Le Seigneur affermit aussi notre Foi. Nous devons regarder vers le Ciel, où il nous attend, mais aussi vers la terre, où il est présent également. C’est ainsi que les anges disent aux apôtres, après l’ascension du Christ : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » (1° lect.) Le jour de l’Ascension, Jésus est remonté au ciel, mais il ne nous a pas abandonné: « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28,20) Nous n’avons pas à attendre que le ciel s’ouvre au moment de notre mort ou à la Parousie (le retour du Christ), il l’est déjà et nous pouvons y vivre dès maintenant. Nous sommes « citoyens des cieux » (Ph 3,20) et la vie éternelle est déjà commencée. C’est ainsi que la petite Thérèse a pu écrire : « Je ne vois pas bien ce que j’aurai de plus au ciel que maintenant : je verrai le Bon Dieu, c’est vrai ; mais, pour être avec lui, j’y suis déjà tout à fait sur la terre[iv]. » (Carnet jaune) Il y a donc une tension permanente entre le « déjà là » (le Christ est présent) et le « pas encore » (il reviendra). Il est avec nous dans la prière, les Ecritures, les événements, mais plus particulièrement encore dans les sacrements (en particulier l’Eucharistie, pour laquelle on parle de « présence réelle ») et dans les personnes (on parle du « sacrement du frère »). Le jour du baptême de Jésus, les cieux se sont ouverts (Mt 3,16) et l’Esprit en est descendu, accomplissant ainsi la prière d’Isaïe : « Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais !» (Is 63,19) Le ciel et la terre, la divinité et l’humanité sont maintenant liés de façon intime et définitive, comme l’eau et le vin qui sont versés dans le calice, lorsque le célébrant dit à mi-voix : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité.»

 

Cette bonne nouvelle d’un Dieu qui nous ouvre le ciel et qui vit au milieu de nous suscite en nous la Charité. Elle nous pousse  à servir notre prochain, en qui Il est présent. Lors du jugement, Il nous dira : « ce que vous avez fait (ou pas fait) à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous l’avez fait (ou pas fait) » (Mt 25). Nous pouvons servir notre prochain en nous souciant de son corps (en lui donnant de la nourriture, des vêtements, un toit etc.) mais aussi de son âme (en lui annonçant la Bonne Nouvelle). Le Christ a dit à ses disciples, juste avant de remonter au Ciel : «A vous d’être les témoins » de l’évangile. Ce témoignage (du mot martyrios, en grec) n’est pas facile, car il implique un appel à la conversion. Nous sommes donc sûrs de rencontrer beaucoup de résistances. Aussi nous faut-il la force de l’Esprit Saint, que le Christ a promis à ses disciples : « Et moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. … une puissance venue d’en haut. » Le jour de la Pentecôte, les disciples ont reçu ce que Jésus avait promis. Nous-mêmes l’avons reçu le jour de notre confirmation. Alors, comme les apôtres qui sont allés jusqu’aux extrémités de la terre et sont morts martyrs, n’ayons pas peur de témoigner de l’Evangile !

 

Ainsi, frères et sœurs, l’Ascension du Christ nous permet de vivre sur la terre dans l’Espérance, la Foi et la Charité. Pour vivre de ces 3 vertus théologales, nous avons besoin de l’Esprit Saint. Dans 10 jours, nous célébrerons la Pentecôte, qui est comme la fête symétrique de l’Ascension : dans la 1ère, c’est l’homme avec sa chair qui va habiter avec le Fils de Dieu dans le ciel. Dans la 2nde, c’est Dieu qui vient habiter en l’homme sur notre terre. Dans notre représentation habituelle, l’homme est en-bas et Dieu est au ciel, mais le Christ est venu tout bouleverser. La vie spirituelle ne consiste pas à s’évader de notre vie charnelle, elle ne se limite pas à la messe du dimanche et aux prières de chaque jour, elle s’exerce dans toutes nos activités du quotidien[v]. Depuis l’Ascension et la Pentecôte, Jésus n’est jamais absent à chacun de nous, c’est nous qui nous rendons absents à sa présence intérieure. Durant les 10 jours qui nous séparent de la Pentecôte, prions avec ferveur le Saint Esprit afin qu’en nous unissant au Christ, il nous aide à garder les yeux dans les étoiles et les pieds sur terre. Amen.

[i] Dans un registre analogue, Raphaëlle Giordano reprend en citation : “Certains regardent la vase au fond de l’étang, d’autres contemplent la fleur de lotus à la surface de l’eau, il s’agit d’un choix.” (Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, 2015).

[ii] Mais le Ciel est-il si désirable ? Ceux qui n’ont pas reçu ou pas cultivé la vertu d’Espérance se disent : qu’allons-nous faire là-haut ? « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin », disait Woody Allen. Une telle affirmation, même si elle est humoristique, révèle une incompréhension de ce qu’est la vie éternelle. Auprès de Dieu, l’ennui n’est pas possible. Deux personnes qui s’aiment ne s’ennuient jamais, et le temps ne leur pèse pas. De même, un homme passionné de musique ou un cinéphile peuvent passer des heures à cultiver leur passion sans se rendre compte des heures qui passent. Au ciel, nous serons dans une joie perpétuelle, et le spectacle sera permanent : le chœur des anges jouera le plus beau des concerts, nous contemplerons les plus belles images possibles – puisque nous verrons Dieu lui-même et tous les saints, c’est-à-dire ceux qui rayonnent de la gloire divine… qui sait même si nous ne goûterons pas le meilleur des nectars, à l’instar des dieux de l’olympe, puisque le Christ ressuscité a mangé et bu au milieu de ses disciples ? Car nous ne serons pas au ciel seulement avec nos âmes – comme le croyaient notamment les grecs, pour qui le corps était « le tombeau de l’âme » – mais avec nos corps de ressuscités, et donc avec tous nos sens… Mais surtout, nous serons avec toutes les personnes que nous aurons aimé sur la terre, et nous en rencontrerons beaucoup d’autres, nos frères et sœurs que nous ne connaissons pas encore ou seulement par le récit qu’on nous en a fait. Dans l’éternité, nous pourrons être en communion d’amour avec tous…

[iii] « En toute circonstance, nous sommes dans la détresse, mais sans être angoissés ; nous sommes déconcertés, mais non désemparés ; nous sommes pourchassés, mais non pas abandonnés ; terrassés, mais non pas anéantis… Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. » (2 Co 4,8-9.17)

[iv] Lorsqu’elle essaye de décrire ce qu’elle vit, elle n’y arrive pas : « La vie est bien mystérieuse. Nous ne savons rien, nous ne voyons rien, et pourtant, Jésus a déjà découvert à nos âmes ce que l’œil de l’homme n’a pas vu. Oui, notre cœur pressent ce que le cœur ne saurait comprendre, puisque parfois nous sommes sans pensée pour exprimer un « je ne sais quoi » que nous sentons dans notre âme » (http://www.jevismafoi.com/jesusdonne-2-2/)

[v] St Vincent de Paul disait : c’est « quitter Dieu pour Dieu » que de passer de l’oraison au service des pauvres.