Glorifie ton Fils
Frères et sœurs, désirons-nous la gloire ? La question peut sembler déplacée, voire choquante. Rechercher la gloire, n’est-ce pas un péché d’orgueil ? Pourtant le Christ, lui, demande à être glorifié : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils. » Et il ajoute, comme pour nous entraîner dans son sillage : « je suis glorifié en eux », en parlant de ses disciples. La gloire serait donc aussi notre vocation ? Eh bien oui, mais à condition de ne pas nous tromper de sens. La gloire humaine – celle que le Larousse définit comme une « renommée éclatante » – est cette lumière que certains cherchent à projeter sur eux-mêmes. Elle séduit, elle éblouit un moment, puis elle s’éteint. La gloire divine, le kavod hébreu – qui signifie littéralement le poids – est d’une tout autre nature : elle ne s’empare pas, elle se reçoit ; elle ne s’expose pas, elle rayonne. Glorifier quelqu’un signifie lui donner sa vraie valeur, le révéler tel qu’il est. Si le Christ demande à être glorifié maintenant, c’est parce que son Heure est venue : la croix va révéler son Amour infini pour son Père et pour nous, et sa résurrection va révéler son identité divine. Il y a donc entre gloire divine et gloire humaine la même différence qu’entre la beauté et l’éclat trompeur, la consistance et l’évanescence, l’éternité et la fugacité. La gloire divine est celle des saints et récompense la seule chose qui compte : l’amour qu’ils ont donné. Elle comporte un double aspect : le rayonnement de la lumière qu’ils reflètent, et leur poids d’amour. Comment parvenir à cette gloire-là ? Il nous faut utiliser notre intelligence pour apprendre à mieux connaître et faire connaître le Seigneur (c’est le rayonnement), notre volonté pour supporter la souffrance (notre poids nous permet de résister au mal, sans être emporté par les vents de ce monde comme des feuilles mortes), et notre cœur pour prier.
Pour commencer, la gloire divine est le rayonnement de sa lumière. « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » Saint Irénée a écrit que « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu ». La gloire divine, la vie éternelle et la connaissance du Seigneur sont intimement liées. Apprendre à connaître Dieu est l’œuvre de toute une vie, et doit mobiliser toute notre intelligence. « Deus semper major », Dieu est toujours plus grand que tout ce que nous pouvons imaginer ou même concevoir. Ce n’est pas une raison pour nous contenter de la foi du charbonnier, mais au contraire pour arpenter sans cesse de nouveaux chemins de connaissance. Grâce à celle-ci, nous sommes illuminés de plus en plus par celui qui est la lumière du monde (Jn 9,5). Alors que l’homme vaniteux qui recherche la gloire humaine croit être lui-même un soleil pour les autres, le saint a conscience qu’il ne fait que refléter la lumière du Christ. C’est pourquoi la femme glorieuse et sainte par excellence, la Vierge Marie, est symbolisée par la lune. En ce sens, nous pouvons considérer que nous-mêmes sommes la lumière du monde (Mt 5,14). Notre véritable gloire est donc de refléter la lumière du Christ, ce qui suppose que nous nous tournions en permanence vers lui (comme une des faces de la lune, l’autre restant toujours dans l’obscurité). La véritable humilité ne consiste pas à se cacher aux yeux de tous, au contraire : « Que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux » (Mt 5,14-16). Si les hommes rendent gloire à Dieu en nous voyant, c’est justement parce qu’ils voient en nous sa gloire, et qu’ils savent en discerner la source.
Le Seigneur nous glorifie par notre intelligence, qui nous permet d’apprendre à le connaître, mais aussi par notre volonté, qui nous donne la force de souffrir pour lui et de résister aux vents contraires. Con/naître, naître avec, demande un travail qui passe forcément par la douleur, comme n’importe quel enfantement. Ce n’est pas un hasard si Jésus parle de gloire à son Père au moment de son dernier repas, où il évoque « l’heure » de sa passion et de sa mort prochaines. Sa gloire va resplendir sur la Croix, qui sera comme son trône. Sur ce point, les saints rejoignent les héros glorieux de la mythologie, qui durent tous affronter de terribles épreuves. N’oublions pas qu’avant d’être béatifié puis canonisé, on doit d’abord être déclaré « vénérable », ce qui exige « l’héroïcité des vertus ». C’est pourquoi saint Pierre écrit : « Bien-aimés, dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. Si l’on vous insulte pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous. » (2° lect.) Et il ajoute : « Que personne d’entre vous, en effet, n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là ». Trois fois le mot « gloire » en quelques mots, tant elle est associée à la souffrance lorsqu’elle est librement acceptée pour le Christ ! Aujourd’hui encore, de nombreux chrétiens sont persécutés et mis à mort en Afrique, en Chine, en Corée du Nord, en Arménie et dans de nombreux pays islamistes. Mais dans plus de pays encore, dont le nôtre, leur témoignage (μαρτυρέω en grec) passe quasiment inaperçu. Leur gloire ne transparaît qu’aux yeux du Seigneur…
Comment nous laisser glorifier par le Seigneur ? Les deux premiers chemins — l’intelligence et la volonté — ne sont pas de notre seul ressort. C’est l’Esprit de vérité qui éclaire notre intelligence et nous conduit « dans la vérité tout entière » (Jn 16,13) ; c’est le Défenseur qui affermit notre volonté contre les assauts du mal et nous donne la force de rendre témoignage. Mais comment recevoir cet Esprit ? C’est là qu’intervient le troisième chemin : notre cœur, avec lequel nous pouvons prier. La prière n’est pas un supplément d’âme pour les âmes pieuses. Elle est la condition de tout le reste. Sans elle, notre intelligence tourne à vide et notre volonté s’épuise. C’est ce que les Apôtres ont compris après l’Ascension, eux qui auraient pu se disperser, rentrer chez eux, reprendre leur vie d’avant. Au lieu de cela : « Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères. » (1° lect.)
Nous aussi, nous devons prier inlassablement, avec cette même confiance filiale que Jésus nous enseigne : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. […] Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11,9-13) Remarquons la progression : demander, chercher, frapper. La prière n’est pas une récitation passive ; elle est un mouvement du cœur qui s’élance vers Dieu, qui insiste, qui n’abandonne pas. Et la promesse est absolue : ce que le Père donnera, c’est l’Esprit lui-même — le don de Dieu par excellence.
Ainsi frères et sœurs, dans l’avenir et particulièrement pendant cette semaine qui va nous conduire vers la Pentecôte, prions souvent le Saint-Esprit, unis à la Vierge Marie et aux apôtres au Cénacle. Si saint Pierre l’a appelé « l’Esprit de gloire », c’est précisément parce qu’il nous glorifie en faisant de nous des saints. Non pas en nous rendant célèbres, mais en nous rendant lumineux et consistants, capables de refléter la lumière du Christ et de ne pas nous laisser emporter au gré des courants de ce monde, comme des feuilles mortes. Viens Esprit Saint, conduis-nous dans la vérité tout entière (Jn 16,13), et donne-nous la force de rendre témoignage en faveur du Christ (Jn 15,26) !
P. Arnaud